Conscience : Une approche universaliste

Avez-vous des souvenirs particuliers de cette période ?
F. A. : J’étais à New York le 11 septembre 2001. La ville a toujours été un repère de démocrates, mais peu après l’attaque terroriste, tout le monde a basculé en faveur de la guerre. Je connaissais beaucoup de libéraux, et ils ont tous commencé à parler de vengeance et de représailles. Pour moi, c’était horrible. J’ai réalisé qu’on pouvait être la personne la plus tolérante au monde, mais quand quelque chose comme ça vous arrive, votre mentalité change radicalement. Vous êtes en passe de changer, c’est ce qui est arrivé à beaucoup de personnes.

Cela correspond au moment où vous avez tourné Big River, en 2005 ?
F. A. : Exactement. C’est l’histoire de l’étrange amitié entre un Pakistanais, une fille blanche et un routard japonais. Elle est inspirée de faits réels en Arizona, peu après le 11 septembre, où un homme blanc qui prétendait protéger l’Amérique a tiré sur un Sikh. J’avais alors l’impression que les Etats-Unis étaient revenus au XIXe siècle, avec des cow-boys qui tiraient sur des Indiens. Ce pays peut vraiment faire peur, en particulier les États contrôlés par le Parti républicain. Les flics peuvent y faire ce qu’ils veulent et s’en tirer à bon compte.

Dans une interview donnée à propos de Big River, vous avez dit qu’il était plus facile de travailler en anglais parce que cela permettait plus de souplesse. Et pourtant vous êtes retourné au Japon.
F. A. : L’une des principales raisons qui m’a poussé à partir est que la réalisation de films est un combat permanent, à moins d’avoir vraiment du succès. Je voulais un travail régulier, pas seulement faire un film tous les cinq ans, alors je suis rentré au Japon. Big River avait été cofinancé et coproduit par Office Kitano. Un de leurs producteurs, Ichiyama Shôzô, qui est aussi le directeur du programme du festival Tokyo Filmex, m’a aidé à trouver du travail ici. Au début, j’ai dû accepter quelques boulots dont je n’étais pas complètement satisfait, mais peu à peu les choses ont évolué et j’ai pu faire ce que je voulais vraiment faire.

Quelle comparaison pouvez-vous faire de l’Amérique et du Japon aujourd’hui ?
F. A. : Côté production, le Japon et les Etats-Unis sont juste différents. Il y a des avantages et des inconvénients des deux côtés. La bonne chose à propos du Japon, par exemple, c’est que les gens travaillent vite et sont très efficaces. En revanche, les budgets sont toujours réduits. En fait, les deux éléments sont étroitement liés : le calendrier doit être serré parce qu’il y a peu d’argent disponible. Il faut donc réfléchir sérieusement à la façon de faire les choses rapidement, en réduisant peut-être trois scènes en une seule. Au moment de Big River, je tournais environ 15 à 18 prises par jour, mais au Japon, quand j’ai travaillé sur ma première série télévisée, je devais tourner 120 prises par jour, ce qui est impossible à moins que chaque membre de l’équipe soit au taquet. Donc, pendant que vous tournez une scène, les autres travaillent déjà sur la prochaine prise, et quand je me présente sur le plateau, il n’y a plus qu’à dérouler. On ne perd pas de temps. Le revers de la médaille, c’est qu’il n’y a pas de place pour l’originalité, l’improvisation ou les changements de dernière minute. La production de masse dans toute sa splendeur.

Le projet Cold Bloom a pris une dimension différente après la tragédie du 11 mars 2011. / Sakuranamiki no mankai no shita ni