Joyau : Sur les pas de John Cassavetes

Je crois que Senses (Happy Hour, 2015) est le seul film où vous avez utilisé des acteurs non-professionnels ?
H. R. : En effet. Ils n’avaient aucune expérience préalable. Dans Shinmitsusa (Intimacies, 2012), les acteurs étaient des étudiants, donc on peut dire qu’ils étaient semi-professionnels.

Vous êtes connu pour utiliser les dialogues écrits et l’improvisation dans vos films. Comment obtenez-vous le bon équilibre entre les deux ?
H. R. : C’est assez difficile. Voilà pourquoi je recours surtout à des dialogues soigneusement écrits et je limite l’improvisation à des scènes particulièrement animées où l’on ne sait presque plus ce qui va se passer ensuite et où le niveau d’énergie est très élevé. Le vrai problème est de savoir comment intégrer les deux dans la même histoire alors que les acteurs bougent et agissent très différemment dans chacune des situations. En tout cas, j’écris toujours les dialogues pour les scènes les plus importantes; ceux qui représentent le cœur du film et sont utilisés pour faire avancer l’histoire.

Affiche de “Netemo Sametemo (Asako 1 et 2)” qui sortira au Japon le 1er septembre prochain. / DR

Après avoir tourné quelques longs métrages, en 2011, vous avez commencé à collaborer avec le cinéaste Sakai Kô sur un projet documentaire consacré aux survivants du séisme du 11 mars 2011. Celui-ci a abouti à trois films : Nami no oto (The Sound of the Waves, 2011), Nami no koe (Voices from the Waves, 2013) et Utauhito (Storytellers, 2013). Comment vous êtes-vous impliqué et quelle place occupe ce projet dans votre filmographie ?
H. R. : Lorsque le tsunami s’est produit, je finissais Shinmitsusa. Comme beaucoup d’autres cinéastes et vidéastes, j’ai été frappé par la tragédie et j’ai voulu voir de mes yeux ce qui s’était passé dans le Tôhoku. Alors quand on m’a offert la possibilité de filmer dans cette région, j’ai immédiatement accepté. Après avoir erré dans la zone sinistrée, j’ai réalisé que j’avais besoin d’une équipe et j’ai appelé Sakai et l’opérateur Kitagawa de Geidai pour m’aider. Au début, Sakai était censé être mon assistant, mais plus tard, j’ai pensé qu’il serait préférable de partager des idées et des responsabilités, et il est devenu co-réalisateur.
Pour répondre à la deuxième partie de votre question, ces films ont été une étape très importante dans mon évolution en tant que réalisateur. Si je n’avais pas fait ces documentaires, je n’aurais sans doute pas tourné Senses non plus. Dans les deux premiers films notamment, nous avons choisi plusieurs couples de personnes (membres de la famille, amis, etc.) et leur avons demandé de parler de tout ce qu’ils voulaient. Je craignais que cette approche ne fonctionne pas, mais de façon assez surprenante, ils n’ont eu aucun problème à parler devant une caméra et ont tenu des conversations très animées. Cela m’a fait comprendre que je pouvais travailler y compris avec des non professionnels. J’ai utilisé cette expérience lorsque j’ai tourné Senses. Aussi, j’ai compris que la réalisation de documentaires n’était pas aussi différente que le tournage d’une fiction. Enfin et surtout, après avoir travaillé si étroitement avec les gens du Tôhoku, la direction sur le plateau est devenue ma partie préférée dans le processus de réalisation d’un film. Après tout, vous pouvez écrire un scénario parfait, mais c’est sur le plateau que l’histoire prend vie et que le réalisateur a l’opportunité de développer une relation privilégiée avec les acteurs, fondée sur du respect et une compréhension mutuels.

Parlons justement de Senses. Ce film s’est développé d’une manière très particulière, n’est-ce pas ? Les personnes qui ont participé à l’atelier savaient-elles que l’expérience aboutirait à la réalisation d’un film ?
H. R. : Oui, cette information a été donnée lorsque nous avons annoncé l’atelier. Nous avons reçu 50 demandes, nous avons donc organisé une audition et avons choisi 17 hommes et femmes. À la fin, ils sont tous apparus dans le film, y compris les quatre femmes qui jouent les personnages principaux. Husbands (1970) de John Cassavetes a été la principale source d’inspiration pour cette histoire et la raison pour laquelle j’ai choisi quatre femmes pour jouer les rôles principaux. Son film parle de quatre amis masculins d’âge moyen et j’ai aimé l’idée de faire une version féminine. En outre, dans les deux histoires, un des amis meurt. Je dois dire que lorsque j’ai montré le scénario aux acteurs potentiels, cela a soulevé beaucoup de questions. Il y avait des points qu’ils ne comprenaient pas. Cela m’a convaincu de simplifier ou de changer certaines choses pour que tout le monde puisse agir de manière plus convaincante.