Aux racines des japonismes

Lancée le 1er mai 1888, le Japon artistique a joué un rôle clé dans la diffusion de la connaissance de l’art japonais. / DR

Les prétendants au titre de premier “découvreur” de l’art japonais ne manquent pas. Le nom de Baudelaire qui aurait reçu des estampes en 1861 revient souvent, mais il ne le revendiqua pas. L’historien d’art et chroniqueur Léonce Bénédite affirma que le talentueux graveur Félix Bracquemond fut bien le premier car il trouva, en 1856, chez son imprimeur Auguste Delâtre “un petit livre bizarrement broché à couverture rouge. Ce livre venait de très loin. En raison de sa matière souple et élastique, il avait servi à caler des porcelaines du Japon. Bracquemond l’ouvrit avec curiosité, fut frappé soudainement par ces esquisses rapides, prodigieusement vivantes et expressives, de petits métiers de jongleurs, de danseuses, d’enfants, de paysages, d’animaux, d’insectes et de fleurs.” Delâtre ne voulut pas s’en défaire, mais Bracquemond finit par l’obtenir au bout de plusieurs mois et le montra à tous ses amis. Ce petit livre, il l’ignorait encore comme tous les amateurs d’art japonais, n’était autre qu’un volume de la Manga de Hokusai. Bracquemond devint l’un des plus fervents japonisants et fut à l’origine du célèbre “Service Rousseau” pour lequel il utilisa des dessins de Hokusai et de ses disciples, en les plaçant de façon asymétrique, formant ainsi un nouveau décor.
C’est aussi à ce moment-là que les artistes et gens de lettres découvrirent les estampes japonaises. Alors que les Japonais ne leur accordaient qu’une simple valeur médiatique, ludique ou pédagogique et qu’il ne leur serait pas venu à l’idée de les conserver, les japonisants se prirent pour elles d’une véritable passion. “L’arrivée des premières estampes produisit une véritable commotion. […] Le plus modeste album était disputé chèrement. On courait les boutiques à l’affût des arrivages […] Les dessins convenaient plus spécialement aux peintres, aux amateurs érudits. Arrivés par milliers et quoique souvent gâtés par l’eau de mer, on les voyait aussitôt disparaître. Les marchands s’étonnèrent d’abord d’un tel goût qui prenait la forme d’un véritable engouement ; ensuite, alléchés par une vente facile, ils purent expédier ces produits en assez grande quantité”, pouvait-on lire en 1867.
Bientôt, les Dîners japonisants “réunissaient chaque mois des amateurs au cabaret ; on n’y parlait qu’estampe et l’habitude était prise que chacun en apportât quelques-unes pour les soumettre à l’admiration de ses collègues”, comme l’explique le collectionneur Raymond Kœchlin. Les japonisants se disputaient les plus belles estampes, mais ils ignoraient à peu près tout des peintres qui en étaient à l’origine. Seul l’un d’entre eux allait parvenir non seulement à collectionner les estampes et autres objets, mais aussi à consacrer une monographie à deux grands artistes japonais. Il s’agit d’Edmond de Goncourt (1822-1896) qui rédigea Outamaro, le peintre des maisons vertes (1892) et Hokousai (1896).
C’est au milieu de cette fièvre japonisante où l’amitié mais aussi la concurrence régnaient parmi les japonisants, qu’arriva en 1878, Hayashi Tadamasa, un jeune Japonais, envoyé comme interprète pour l’exposition universelle de Paris. Il resta ensuite en France pendant plus de 25 ans, étudia l’histoire de l’art avec acharnement et devint le marchand d’art japonais le plus célèbre de l’époque. Respecté et apprécié de tous les japonisants, il était très sollicité par les collectionneurs qui voulaient en savoir plus sur les artistes japonais. Il fit en sorte d’éduquer leur regard pour leur faire connaître le véritable art japonais, bien différent de ce qu’ils imaginaient. Les estampes n’en représentaient qu’une infime partie. Devenu commissaire pour le Japon à l’exposition de 1900, Hayashi Tadamasa fit découvrir au monde la beauté de l’art traditionnel.
Le marchand d’art Siegfried Bing joua un rôle tout aussi important que Hayashi Tadamasa. Lorsque le japonisme qui avait atteint son apogée aux alentours des années 1878-1880 s’était répandu à travers l’Europe, celui-ci eut alors l’idée de créer une luxueuse revue, Le Japon artistique qu’il fit paraître en français, anglais et allemand. Au fil des 36 numéros richement illustrés et rédigés par des japonisants et spécialistes de renom, la revue fut saluée pour sa beauté et son contenu. Siegfried Bing avait ainsi présenté l’art et l’artisanat japonais et permis qu’ils servent de modèles aux artistes français et européens qui surent s’en inspirer.
Tous les artistes de cette seconde moitié du XIXe siècle consciemment ou non furent inspirés par la beauté, les aplats de couleurs, la finesse du trait, etc. des estampes japonaises. Ils ignoraient que des artistes comme Hokusai ou Hiroshige avaient eux-mêmes puisé aux sources de l’art occidental et des gravures européennes. Ce qu’ils estimaient être “si japonais” ne l’était pas tant que cela. Mais ces estampes étaient arrivées au moment où l’art occidental cherchait de nouvelles formes d’expression et elles furent pour eux une source d’inspiration.