Collection : Claude Monet le passionné

Tôshûsai Sharaku (actif 1794-1795). Ichikawa Omezô dans le rôle du Yakko Ippei. 1794 / Giverny, fondation Claude Monet

A notre tour, de partager l’intimité de ce lieu dont la restauration a redonné ses couleurs aux différentes pièces de vie. En rassemblant et en exposant cet ensemble, Monet voit défiler sous ses yeux toute la culture japonaise : l’existence des courtisanes dont Utamaro, au XVIIIe siècle dressent les portraits, ou les activités de la vie quotidienne des mères à l’enfant dont ce ravissant sujet : une femme portant un enfant sur son dos tandis que leurs visages se reflètent à la surface de l’eau d’un bassin à la manière d’un miroir ; les vues du paysage japonais au XIXe siècle dont le Fuji célébré par Hokusai ou encore la route commerciale du Tokaidô dessinée par Hiroshige. Les planches de Hokusai, Hiroshige et Utamaro composent la moitié de la collection. Détaillons quelques pièces de cet ensemble qui nous instruisent quant à l’intérêt du peintre de Giverny pour l’estampe japonaise : Monet possède des épreuves de la série des “Trente six vues du mont Fuji” et des volumes de la Manga de Hokusai ; de Hiroshige des estampes aussi connues que les “Cent vues célèbres d’Edo” sans oublier les tirages de la suite Poissons et grues au format kakemono (en hauteur). Monet aurait pu se contenter de collectionner ce qui l’intéresse au plus haut point : les estampes traitant de paysage, de flore et de faune si bien observées et imaginées par les dessinateurs de l’ukiyo-e mais en tant que collectionneur averti, il ne se limite pas à choisir quelques artistes ou sujets, c’est l’ensemble de la production graphique au pays du Soleil-levant qui orne les murs. Il se passionne autant pour les acteurs de théâtre, en portrait ou en action, immortalisés par Kunisada ou Sharaku qui en assurent ainsi la publicité, qu’à la légende du Genji, ou aux séries de la guerre sino-japonaise (1894-1895) déployées en triptyque. La représentation des étrangers présents sur le sol nippon après 1858 comme les Hollandais, les Américains, les Français ou les Russes figurent également. D’un point de vue culturel, c’est un véritable panorama de la société japonaise évoluant sur plus d’un siècle qui s’offre aux yeux du visiteur. Monet, par son éclectisme, est parmi les peintres-collectionneurs – dont Pissarro, Rodin ou Degas – le seul à avoir cherché à rassembler la totalité des thèmes de l’estampe japonaise. Aucun des peintres n’a réuni un tel ensemble tant au niveau représentatif par ses sujets qu’au niveau qualitatif par l’état des tirages même si certaines épreuves ont pâli sous l’effet de la lumière naturelle.
Comment une telle collection, exceptionnelle par sa variété et la qualité de l’ensemble, a-t-elle pu être réunie par le peintre des Nymphéas ? Prêtons l’oreille à Claude Monet : “Ma vraie découverte du Japon, l’achat de mes premières estampes, date de 1856. J’avais 16 ans ! Je les dénichai au Havre, dans une boutique comme il y en avait jadis où l’on brocantait des curiosités”. Quelques années plus tard, Octave Mirbeau, l’écrivain et ami du peintre, romance une autre version “cette journée féerique où Claude Monet, venu en Hollande, il y a quelque cinquante ans, pour y peindre, trouva, en dépliant un paquet, la première estampe japonaise qu’il lui eût été donné de voir” et de poursuivre : “ce fut le commencement d’une collection célèbre”.
En déclarant : “J’ai découvert les estampes japonaises à 16 ans”, Monet n’affirme-t-il pas son acte de naissance sous le signe du Japon artistique ? Comme ces artistes, il aspire à mieux entrer en contact avec la nature en traduisant ses phénomènes, le vent, la pluie, la neige, la légèreté de l’air ; nature traitée avec les techniques de l’estampe : les couleurs aux pigments naturels avec les dégradés pour exprimer les variations de la lumière tandis qu’absorbées par le blanc du papier l’air y circule librement ; les nuages et la neige créent des espaces blancs, sans écriture et le mouvement est créé par le vent et les vagues.