Histoire : Un intérêt renouvelé et pluriel

The Great Wave of Torino di Sangro par Muhamed Kafedžić (Muha), 2015. / DR

Après celles de Vienne en 1873, et de Philadelphie en 1876, l’Exposition universelle de Paris en 1878 suggère au critique Ernest Chesneau, deux articles enthousiastes dans la Gazette des beaux-arts intitulés “Le Japon à Paris”. Le marché se développe, les artistes, de plus en plus nombreux, adoptent formes, compositions, couleurs, voire techniques des objets et des estampes du Japon, jusqu’à ce que le marchand d’art d’Extrême-Orient, Siegfried Bing qui avait contribué après son voyage de 1880 au Japon à faire connaître les estampes des XVIIe et XVIIIe siècles, notamment celles d’Utamaro ou Les Trente-six vues du mont Fuji de Hokusai, dirige la publication d’un mensuel Le Japon artistique (mai 1888-avril 1891), puis transforme sa galerie en la nommant “L’Art nouveau”, pour promouvoir à partir de 1895 les artistes occidentaux japonisants.
On découvre l’art japonais ancien à l’Exposition universelle de 1900 ce qui permet de se rendre compte que l’on ne connaissait que l’art le plus récent. On reste cependant sensible aux motifs décoratifs des pochoirs (katagami), arrivés en grand nombre à la fin des années 1880 lorsque l’impression sur textile se modernise au Japon ; ils vont influencer dès le début du XXe siècle jusqu’aux années 1925-1930 le répertoire décoratif du style “arts déco”.
La politique internationale et l’engagement du Japon aux côtés de l’Allemagne jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale isolent le pays, finalement vaincu, et, lors de l’exposition Les sources du XXe siècle organisée en 1961 au musée national d’Art moderne à Paris par le Conseil de l’Europe, il ne sera pas dit un mot de l’influence japonaise sur l’Art nouveau européen alors découvert par le public parisien (Klimt, Gaudi, Gallé et bien d’autres…), bien que la France ait signé un traité de paix avec le Japon en 1952.
Certes Edmond de Goncourt, amateur de la première heure, avait pu noter dans son Journal le 19 avril 1884 “que le japonisme était en train de révolutionner l’optique des peuples occidentaux…”. Il fallut attendre un projet de l’Unesco sur la Contribution du Japon aux arts contemporains pour qu’une exposition organisée en 1968 au musée national d’art moderne de Tôkyô évoque les influences mutuelles entre le Japon et l’Occident, suivie en 1976, par la publication par l’éditeur japonais Kôdansha, d’un ouvrage sous la direction de Chisaburoh F. Yamada, avec une édition en anglais Dialogue in Art. Japan and the West.
Déjà en 1974, Colta Feller Ives avait organisé au Metropolitan Museum of Art de New York, une exposition intitulée The Great Wave. The Influence of Japanese Woodcuts on French Prints, autour des œuvres de James Tissot, Manet, Degas, Van Gogh, Vallotton, Mary Cassatt, Bonnard, Toulouse-Lautrec. En 1975, l’exposition, organisée aux Etats-Unis à Cleveland, Baltimore et Rutgers University (New Jersey), utilise pour la première fois le terme “japonisme” dans le titre d’une exposition. Intitulée Japonisme. Japanese Influence on French Art 1854-1900, elle mettait en valeur le rôle des livres illustrés japonais et des estampes de Hokusai et de Hiroshige sur les artistes, comme Bracquemond, Manet ou Whistler dans les années 1864-1870 et étudiait leur influence sur la gravure, la peinture, mais aussi les arts décoratifs jusqu’à la fin du siècle.
En 1979-1980, trois musées japonais à Tôkyô, Ôsaka et Fukuoka illustrent encore le thème du rapport entre les estampes et les peintres français : Ukiyo-e prints and the impressionnist painters. Meeting the East and the West. C’est l’occasion d’un colloque international, organisé dans la capitale japonaise en décembre 1979, qui regroupe des chercheurs nippons et occidentaux et est publié en 1980 sous le titre Japonisme in art. C’est également le propos du Suédois Jacques Dufwa lorsqu’il publie en 1981, un ouvrage en anglais intitulé Winds from the East, Manet, Degas, Monet, Whistler, insistant sur le japonisme dans la peinture des novateurs du dernier tiers du XIXe siècle.
En 1980, le conservateur et universitaire allemand Siegfried Wichmann publie un épais ouvrage avec plus de mille illustrations, Japonismus, traduit en anglais dès 1981, puis en français en 1982, sous le titre Japonisme. Outre la peinture et la gravure de divers artistes européens, non seulement français, tel Odilon Redon, mais anglais ou allemands, il aborde largement le domaine des arts décoratifs, de la céramique et de la verrerie de la fin du XIXe siècle, mais aussi l’art des jardins et la calligraphie.
En 1988, l’exposition Le Japonisme présentée au Grand Palais à Paris et au musée national d’Art occidental à Tôkyô, se voulait internationale et montrait des exemples de l’influence japonaise sur l’Europe occidentale et les Etats-Unis, dans tous les domaines, y compris l’architecture et la photographie. Avec 150 000 visiteurs à Paris et trois fois plus au Japon, elle remit définitivement le mot sur toutes les lèvres. De fait, le japonisme des pays de l’Europe de l’Est ne nous était alors pas connu, ce qui changea bientôt avec la chute du mur de Berlin.