Révolution : Vingt ans après

Quelques mois plus tôt, leur camarade, Paul Sérusier, leur avait montré un petit paysage peint sous la direction de Gauguin où le motif était synthétiquement formulé à l’aide de taches de couleurs vives, sans ombre ni contour, donnant une idée générale du sujet mais sans description précise. Le petit tableau, surnommé Le Talisman, fit l’admiration de Paul-Elie Ranson, de Pierre Bonnard, d’Édouard Vuillard, de Maurice Denis, qui formèrent le premier noyau des Nabis. Le groupe fut bientôt rejoint par d’autres artistes. Les Nabis, dont le nom dérivait du mot hébreu et arabe signifiant “prophète”, se considéraient comme des élus choisis pour révéler un art nouveau.
Les Nabis inventèrent de nouvelles formules esthétiques grâce à l’art japonais dont ils eurent la révélation à l’occasion d’une exposition historique sur l’estampe japonaise organisée en 1890 à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris (voir p. 8). Ils achetèrent des tirages bon marché dans les boutiques spécialisées ou les grands magasins parisiens. “C’est là que je trouvais pour un ou deux sous des crépons ou des papiers de riz froissés aux couleurs étonnantes […]. Je remplis les murs de ma chambre de cette imagerie naïve et criarde.” Comme Van Gogh, Bonnard ne dédaignait pas ces gravures contemporaines aux couleurs vives imprimées sur un papier léger. Les Nabis furent également des lecteurs assidus du Japon artistique. Bonnard, surnommé “le Nabi très japonard”, reprit assez textuellement les simplifications décoratives et expressives des graveurs japonais dans ses compositions des années 1890. Il adopta un format vertical, proche des kakemono, pour représenter des silhouettes féminines souples et longilignes (Le Peignoir). Ses emprunts au Japon sont flagrants dans le traitement des matières, l’élégance expressive des contours, l’aplatissement de l’espace et l’utilisation décorative de la couleur.
La représentation de l’impermanence du monde par les artistes de l’ukiyo-e montra aux Nabis la voie de l’intériorité. Vuillard introduisit cette dimension de manière subtile dans ses tableaux représentant des intérieurs. Composés à partir de situations réelles ou imaginées, ils représentent un univers saturé de taches de couleurs vibrantes où les personnages paraissent imbriqués dans un décor étouffant. Le japonisme de Vallotton, grand amateur d’estampes japonaises et graveur lui-même, est plus appuyé dans ses scènes d’intérieurs où il figure des épisodes de la vie sentimentale ou érotique des couples bourgeois. Il utilisa des aplats de couleurs vives et des cernes pour peindre de manière radicalement simplifiée des personnages dans des intérieurs chargés qui irradient une certaine étrangeté.
Le groupe des Nabis, qui ne constitua jamais une communauté aux contours fixes, se dispersa après 1900. L’influence du japonisme en tant qu’expérience perdura chez certains d’entre eux comme Bonnard, Vuillard ou Vallotton qui restèrent définitivement marqués par l’art japonais. Ils poursuivirent leur œuvre avec l’idée de parer les formes de couleurs vives et de lumière pour atteindre la peinture pure.

Isabelle Cahn*
*Conservateur général des peintures, Musée d’Orsay