Destin : Une bonne fée nommée Asakawa

Votre auteur de manga préféré reste Tsuge Yoshiharu. Quand l’avez-vous découvert pour la première fois ?
A. M. : Je devais avoir 15-16 ans. J’avais lu une interview de l’écrivain de science-fiction, Tsutsui Yasutaka, auteur notamment de La Traversée du temps (Toki wo Kakeru Shôjo, trad. par Jean-Christian Bouvier, L’Ecole des loisirs), dans laquelle il disait que l’histoire Nejishiki (La Vis, parue initialement dans le hors-série Tsuge Yoshiharu de Garo en juin 1968) avait eu une grande influence sur son travail. J’ai donc décidé de vérifier.

Quelle a été votre réaction ?
A. M. : Nejishiki est parue pour la première fois en 1968, mais je ne l’ai lue que beaucoup plus tard, en 1980 ou en 1981. Avant de lire l’originale, j’avais trouvé dans d’autres mangas de nombreuses parodies et références à cette histoire. Aussi, lorsque je l’ai finalement eue entre les mains, j’ai fini par comprendre l’engouement à son égard. Cela dit, j’avoue que, bien qu’impressionné par la nouveauté de Nejishiki, elle n’était pas mon histoire préférée dans l’anthologie que j’avais achetée. Je préférais ses récits de voyages. En y réfléchissant bien, plus qu’une histoire cohérente, Nejishiki est une agrégation de plusieurs épisodes sans rapport. Les érudits et les fans ont passé des heures à débattre du sens et du symbolisme de l’histoire. Un livre est encore sorti cette année. Il est intitulé Tsuge Yoshiharu Nejishiki no himitsu [Les secrets derrière le Nejishiki de Tsuge Yoshiharu, inédit en français] (rires). Mais il n’y a aucun secret. Elle ne veut vraiment rien dire cette histoire.

Quand l’avez-vous rencontré pour la première fois ?
A. M. : Takano Shinzô me l’a présenté (voir pp. 8-10). J’étudiais l’art et j’avais rédigé une étude sur Tsuge. Takano m’avait aidé pour mon travail et c’est grâce à lui que je l’ai finalement rencontré vers 1991. Ce fut pour moi une belle et émouvante rencontre. Vous devez comprendre que Tsuge est de loin mon artiste préféré, donc être en mesure de le rencontrer était un rêve devenu réalité.

Vous avez lu et étudié l’ensemble de son œuvre. Qu’est-ce qui distingue son travail ? Qu’y a-t-il de si particulier dans ses mangas ?
A. M. : Depuis le début de sa carrière, il a toujours recherché une approche nouvelle de la narration. Enfant, il a grandi pendant la guerre et a été exposé à l’impérialisme japonais et à la démocratie d’après-guerre venue d’Amérique. Il avait sept ou huit ans à la fin du conflit et il a certainement été affecté par ce changement idéologique et social. Quant à son manga, comme tous les artistes de sa génération, il a été profondément influencé par Tezuka Osamu. Quand il a commencé à dessiner ses histoires, il a été au contact de l’artiste d’Ôsaka, Tatsumi Yoshihiro, inventeur du terme gekiga pour désigner les récits sombres et graves. Tsuge a emprunté le style et le contenu de Tatsumi et les a adaptés à sa vision personnelle. Ce fut un processus lent qui a finalement commencé à porter véritablement ses fruits, dans la seconde moitié des années 1960, quand il a rejoint Garo. Lorsque vous analysez son approche de la composition, vous pouvez voir qu’il a explosé la structure traditionnelle (introduction, développement, tournant et conclusion) en introduisant de nouvelles façons de penser dans la construction du récit. Beaucoup de ses mangas, par exemple, se terminent sans véritable fin ; ils sont ouverts. Cela fait que l’histoire reste dans la tête des lecteurs. Ils continuent à y penser : où va l’histoire ? Qu’advient-il du personnage ?

C’est une façon très risquée de raconter une histoire, n’est-ce pas?
A. M. : En fait, les histoires de Tsuge sont loin d’être faciles à comprendre et à apprécier. Tout le monde n’est pas fan de ses œuvres. Tu l’aimes ou tu le détestes. D’un point de vue positif, même ses histoires écrites il y a 40 ou 50 ans n’ont pas vieilli. Aujourd’hui encore, elles ont un côté moderne, stimulant. Je suis persuadé que les lecteurs étrangers qui les liront pour la première fois en traduction française ou anglaise ne les percevront pas comme de simples reliques du passé.

On dit que Tsuge a été le premier à créer une version graphique du roman à la première personne.
A. M. : Il était un grand admirateur d’auteurs tels que Dazai Osamu et Kawasaki Chôtarô qu’il lisait déjà quand il a commencé à dessiner. Ce type de littérature n’est ni un essai ni un journal et pourtant il contient des éléments des deux. Je pense que ces caractéristiques ont séduit Tsuge et il a cherché à les appliquer à sa narration. Depuis le milieu des années 1960, bon nombre de ses mangas – à commencer par Chiko (parue en mars 1966 dans le n°19 de Garo) – contiennent des éléments autobiographiques tout en restant des œuvres de fiction. Le gekiga de Tatsumi a eu une autre influence importante sur lui car son travail évitait les intrigues typiques (suspense, aventure, mystère, etc.) au profit d’histoires portant sur la vie quotidienne des gens ordinaires.

Vous évoquez Kawasaki que je ne connaissais pas avant de lire son nom dans l’un des essais de voyages de Tsuge. Ils ont des points communs.
A. M. : En effet, Kawasaki était très pauvre et menait une vie solitaire. Pourtant, il a poursuivi avec obstination sa carrière d’écrivain. Bien qu’ils mettent souvent l’accent sur des personnes en difficulté, ses récits ne sont jamais particulièrement sombres ni déprimants. Il avait en fait un grand sens de l’humour. Pendant de nombreuses années, ses romans étaient loin d’être populaires. En fait, c’est Tsuge qui l’a fait connaître à la fin des années 1980. C’est grâce à lui que ses livres ont commencé à se vendre. Parmi les auteurs de romans de cette période, il est probablement le seul écrivain à jouir toujours d’une grande estime.

Comment évaluez-vous l’héritage de Tsuge Yoshiharu aujourd’hui ?
A. M. : Malgré ses nombreux efforts pour “disparaître”, pour “rester invisible”, il a sans aucun doute eu une grande influence sur ses contemporains et les jeunes générations. En tant que dessinateur de manga, je dirais qu’il a eu plus d’influence que des personnes comme Mizuki ou Shirato. Et ses histoires ont le potentiel de plaire encore aux lecteurs du monde entier pour de nombreuses années.
Propos recueillis par Jean Derome