Entretien : “Je voulais être invisible”

Extrait de Numa [Le marais] paru initialement dans le n°18 de Garo (février 1966, pp. 118-131). / Garo, février 1966, collection Claude Leblanc
Celui qui est considéré comme l’un des génies du manga encore vivant a accepté de répondre à nos questions.

Pour les amateurs étrangers de manga, 2019 restera peut-être dans les mémoires comme “l’Année de Tsuge Yoshiharu”. Pendant très longtemps, et à quelques exceptions près, comme L’Homme sans talent (Munô no hito) publié initialement chez Ego comme x en 2004 et réédité en novembre chez Atrabile, ils ne pouvaient lire que les récits du mangaka en japonais. Cette année, les traductions française et anglaise d’une large partie de son œuvre sont enfin annoncées respectivement chez Cornélius et Drawn & Quarterly. Elles couvriront l’œuvre complète du dessinateur entre 1965 et 1987. Il a fallu environ dix ans pour convaincre Tsuge d’approuver ces traductions (voir pp. 6-7).
Cet artiste de 81 ans est considéré comme une sorte de génie excentrique, à la fois en raison de sa vie mouvementée et de la nature de son travail. Après avoir signé son dernier manga, il y a plus de 30 ans, Tsuge a tenté de “s’évaporer”, refusant presque tous les contacts avec les médias et le manga, tout en restant en relation avec un petit cercle d’amis proches. Zoom Japon a eu beaucoup de chance de le rencontrer à Chôfu, dans l’ouest de la métropole tokyoïte, où il réside, pour cette interview exclusive. L’occasion pour nous de remercier Asakawa Mitsuhiro sans qui nous n’y serions pas parvenus.

Vous vivez à Chôfu depuis longtemps. C’est quel genre d’endroit ?
Tsuge Yoshiharu : Hum… que puis-je dire… Disons que ce n’est pas un endroit que je déteste. Quand je suis arrivé ici, aux alentours de 1966, ça ressemblait plutôt à un village de campagne. Jusque-là, j’avais vécu dans le centre de Tôkyô, j’avais donc été très surpris. Je veux dire, les gens utilisaient encore des charrettes pour transporter leurs affaires. Venant d’un centre-ville étouffant, j’étais en fait assez satisfait de me retrouver dans un endroit tranquille, avec peu de gens autour… C’était le bon endroit pour moi.

Vous avez dû changer d’avis depuis ?
T. Y. : Oui c’est complètement différent aujourd’hui. Il y a un côté très pratique, bien sûr, avec de nombreux magasins et tout le reste, mais il y a un peu trop de monde et de bruit à mon goût, surtout autour de la gare.

Vous vous êtes installé à Chôfu pour travailler chez Mizuki Pro [le studio de Mizuki Shigeru]. Comment s’est passée votre collaboration ?
T. Y. : Pas mal sans qu’il y ait quelque chose de spécial à noter. Beaucoup de gens ne le savent pas, car à l’époque Mizuki était déjà célèbre, mais j’ai commencé à travailler dans le manga 2 ou 3 ans avant lui. Il n’avait donc rien de particulier à m’apprendre. Quand je l’ai rejoint, il y avait déjà plusieurs jeunes assistants au studio. Ils étaient assez bons pour dessiner les décors, mais il avait besoin de quelqu’un avec plus de capacité et d’expérience pour dessiner les personnages, alors il a fait appel à moi. Parce que voyez-vous, il n’était pas très doué pour dessiner les personnes, surtout les femmes (rires).