Entretien : “Je voulais être invisible”

Benjamin Parks pour Zoom Japon

Vos personnages féminins sont vraiment très mignons. Une de mes préférées est la jeune créatrice de mode qui joue dans Paysage de bord de mer (voir p. 11).
T. Y. : Pour vous dire la vérité, à part Kitarô [le principal personnage de Kitaro le repoussant], j’ai dessiné tous les personnages.

Avez-vous passé du temps ensemble en dehors du studio ?
T. Y. : Non, pas vraiment. Il était un peu plus âgé que moi, nous n’avions donc pas grand chose à partager. Pas d’intérêts communs ou de sujets de conversation, rien. Même au studio, il était concentré sur le travail. Il était du genre taiseux.

Asakawa Mitsuhiro : Mais une fois que vous êtes partis ensemble pour un voyage professionnel, non ?
T. Y. : Oui, c’est vrai. Nous avons tous été à Kita Onsen.
A. M. : Vos personnalités étaient assez différentes aussi ? Vous étiez du genre sérieux, toujours en train de penser à ce que vous faisiez, alors que Mizuki était plutôt un optimiste enjoué.
T. Y. : Pas vraiment. Mizuki aimait jouer à l’imbécile, mais il était au fond une personne très sensible.

A. M. : En vérité, le travail de Tsuge allait bien au-delà du dessin de personnages. A l’époque, Kitaro le repoussant était diffusé à la télévision. Travailler sur des rythmes hebdomadaires aussi soutenus était difficile pour tout le monde, et Mizuki manquait parfois d’idées, alors il demandait de l’aide à Tsuge. Quelques histoires de Kitaro le repoussant ont ainsi été créées par Tsuge et non par Mizuki.

A compter de cette année, vos œuvres vont être traduites en français et en anglais. Il aura fallu attendre longtemps…
T. Y. : Vous vous demandez pourquoi cela a pris tant de temps… C’est difficile à expliquer… Pendant longtemps, j’ai essayé d’échapper à l’attention des autres. Je n’ai jamais aimé être mis sous les projecteurs. Je voulais seulement mener une vie tranquille. Au Japon, nous utilisons l’expression “ite inai”, ce qui signifie vivre à la marge, ne pas être vraiment engagé dans la société, essayer d’être presque invisible si vous préférez.

Les éditions française et anglaise couvriront toutes les années entre 1965 et 1987. Lorsque vous comparez vos œuvres de ces différentes époques, votre approche au niveau du style et du contenu a beaucoup évolué au fil du temps.
T. Y. : Le grand tournant de ma carrière est lié au magazine Garo car on m’y a laissé la liberté de dessiner ce que je voulais. Jusque-là, les mangas pour les kashihon (voir p. 8) que je réalisais répondaient aux goûts des lecteurs, et la plupart d’entre eux étaient de jeunes enfants. Je devais donc respecter certaines règles. C’est pourquoi presque toutes mes œuvres des années 1950 sont des mangas de genre. C’était assez frustrant et je n’étais jamais totalement satisfait de mon travail à l’époque. Mais chez Garo, je me suis soudainement retrouvé libre. C’est comme ça que Numa [Le marais publié initialement en février 1966 dans le n°18 de Garo] est né. Grâce à cette histoire, les gens ont commencé à en prendre conscience.