Expérience : Dans les pas du mangaka

© Yoshiharu Tsuge / Cornélius 2019

Le jour de ma visite qui devait être ensoleillé, je suis descendu du train à 9 h, sous un ciel couvert de nuages ​​menaçants et noirs. En fait, j’ai pris cela comme un signe du destin dans la mesure où bon nombre des mangas de Tsuge se déroulent dans des atmosphères maussades et sombres. Par ailleurs, nuages ​​noirs et pluies abondantes figurent dans Paysage de bord de mer (Umibe no jokei parue en septembre 1967 dans le n°37 de Garo), un récit qui se déroule à Ohara. J’ai loué un vélo et me suis dirigé vers la mer, le vent fort me faisait pleurer. Paysage de bord de mer commence et finit à la plage d’Ohara, mais son emplacement actuel a changé. Après la parution de l’histoire en 1967, un port de pêche a été construit au milieu de la baie et la plage a été déplacée plus au nord. En été et en automne, de nombreux surfeurs descendent à Ohara et à Onjuku pour défier les vagues relativement douces, mais lorsque j’y suis arrivé, l’endroit était presque désert. J’ai marché sur le sable sombre et humide, regardant la mer où des vagues agitées se brisaient constamment contre les rochers. Je m’attendais à rencontrer des mouettes, mais au lieu de cela, des milans noirs patrouillaient dans le ciel et tournoyaient lentement au-dessus de ma tête.
J’ai repris mon vélo pour me diriger vers le sud, après le port de pêche, pour visiter le cap Hachiman, autre lieu important dans Paysage de bord de mer. Par le passé, il était tristement célèbre pour attirer les candidats au suicide. Même le jeune homme de l’histoire mentionne un incident au cours duquel une mère s’était suicidée avec son bébé et leurs corps avaient été retrouvés par les pêcheurs locaux. Dans l’ensemble, Ohara donne l’impression d’une ville fantôme, probablement parce que je m’y suis rendu en basse saison. Le vieux quartier résidentiel qui fait face au port de pêche a été laissé à l’abandon. Des rangées et des rangées de maisons en bois et en tôle ondulée s’effondrent tandis que leurs minuscules jardins sont envahis d’aloès orange vif. Je suis certain que Tsuge aurait apprécié cette vision.
Les rues étroites et sinueuses d’Ohara m’ont rappelé les nombreux villages de pêcheurs qui parsèment la Riviera italienne près de ma ville natale. Cette impression s’est encore renforcée lorsque je suis arrivé à ma destination suivante : Futomi. Situé plus bas sur la côte de Sotobô, ce lieu minuscule est, avec Ohara, celui que Tsuge a le plus visité. C’est ici que se déroulent certaines des scènes les plus emblématiques de Nejishiki (voir p. 6).
Au moment où j’arrivais à la gare de Futomi, le soleil était en train de percer les nuages. Je suis passé devant le commissariat de police semblable à un cottage (avec un énorme palmier) avant de me diriger vers le lieu sacré des admirateurs de Tsuge Yoshiharu, c’est-à-dire là où, dans Nejishiki, une locomotive à vapeur fait soudain irruption entre deux maisons. Le véritable endroit ressemble au dessin du mangaka, mais j’ai été surpris de constater qu’il n’y avait pas de passage entre les deux maisons. Cet endroit est facilement reconnaissable, même par le visiteur le plus distrait, car une copie du dessin original de Tsuge a été collée au mur à côté de la maison, avec le nom de l’artiste… mal orthographié (voir pp. 10).

Extrait de “Paysage de bord de mer” (Umibe no jôkei) paru initialement dans le n°37 de Garo (septembre 1967, pp. 97-123).