Le Japon de Tsuge Yoshiharu

Le n°1 de Mangashugi (mars 1967) est consacré presque intégralement à Tsuge Yoshiharu. / collection Claude Leblanc

Pour la première fois en France, l’œuvre de ce génie du manga est intégralement traduite chez Cornélius.

Les meilleures œuvres d’art sont celles qui vous accompagnent durablement. A cet égard, l’œuvre de Tsuge Yoshiharu interpelle constamment le lecteur. Ses histoires originales, parfois impénétrables, nous mettent constamment au défi de trouver de nouvelles significations cachées. Le travail de l’artiste a d’ailleurs favorisé le développement des études sur la bande dessinée au Japon. Mangashugi [manga-isme], sans doute le premier magazine au monde consacré à la critique du manga, a été co-fondé par le rédacteur en chef de Garo (voir Zoom Japon n°43, septembre 2014) Takano Shinzô (sous le pseudonyme de Gondô Susumu) en 1967, deux ans seulement après les débuts de Tsuge dans le mensuel devenu mythique.
Kawamoto Saburô est l’un des meilleurs connaisseurs de son œuvre. Selon lui, l’un des aspects les moins évoqués est sa “japonité”. “Alors que dans les années 1960 et 1970, la société japonaise était occupée à importer toutes sortes d’habitudes occidentales, il a choisi de s’intéresser aux coutumes autochtones rapidement oubliées, donnant un nouvel éclairage sur la culture traditionnelle tout en évitant la nostalgie”, estime-t-il. On en trouve un exemple typique dans Les Fleurs rouges (Akai hana) qui donne son titre au premier volume de son anthologie publiée en France par Cornélius. Dans cette histoire parue en octobre 1967, l’héroïne vêtue d’un kimono d’été a un comportement épargné par la vie moderne. Apparemment insensible à la vie contemporaine (représentée par le touriste de la ville à la recherche d’un bon lieu de pêche), cette adolescente campagnarde – à la fois innocente et forte – continue de vivre à un rythme lent, conformément aux us et valeurs traditionnelles, entourée d’une forêt luxuriante qui, ailleurs au Japon, a été décimée au nom du progrès et des intérêts économiques. “Tsuge était particulièrement attiré par la nature et les endroits calmes et isolés”, rappelle Kawamoto Saburô. “C’est l’une des raisons pour lesquelles il a tant aimé Chôfu. Il a déménagé dans la banlieue ouest de Tôkyô principalement pour y commencer un nouvel emploi, mais après avoir connu la misère dans les quartiers pauvres de Tateishi et Kinshichô, Chôfu a certainement été une bouffée d’oxygène”.
Il considère que le mangaka suit la même tradition que certains écrivains comme Ibuse Masuji et Ozaki Kazuo, car ses récits mettent en avant le même genre d’humour détaché. Tsuge a en effet admis l’influence littéraire du premier. L’auteur originaire de Hiroshima est surtout connu en Occident pour Pluie noire (Kuroi ame, trad. par Takeko Tamura et Colette Yugué, Gallimard), histoire liée à l’atomisation de sa ville et adaptée au cinéma par Imamura Shôhei, mais au Japon, il est également célèbre pour ses nombreux romans humoristiques.
Une nouvelle d’Ibuse a directement influencé Tsuge. Il s’agit de La Salamandre (Sanshôuo parue en mai 1967 dans le n°33 de Garo), histoire d’une salamandre coincée par la végétation dans sa grotte qui traverse des ambiances différentes tout en réfléchissant à sa situation.
Le manga de Tsuge de la fin des années 1960 est souvent considéré comme la version graphique du roman à la première personne (sorte de littérature confessionnelle). “L’écrivain Kurumatani Chôkitsu a souligné qu’il existe deux types d’autobiographies dans la littérature japonaise : l’une qui traite du personnage public (jiden) et l’autre qui parle davantage de la vie intérieure d’un héros (watakushi shôsetsu)”, rappelle Kawamoto Saburô. “Les œuvres de Tsuge appartiennent à cette dernière classification. Comme le dit Kurumatani, les romans à la première personne remettent en question la racine de l’existence de chacun – cette partie inquiétante et mystérieusement inconnue qui se cache dans le sol de la vie quotidienne.”