Découverte : Edogawa Ranpo autopsié

Edogawa Ranpo est considéré comme la figure tutélaire du roman policier japonais./ DR

Ecrivain et théoricien de la littérature policière, l’auteur de La Proie et l’ombre fait l’objet d’une intéressante étude.

Considéré comme le grand maître du roman policier dans l’Archipel, Hirai Tarô, plus connu sous son nom de plume Edogawa Ranpo qu’il a forgé en hommage à Edgar Allan Poe en jouant sur la phonétique, est un des écrivains japonais les plus traduits en France. La première traduction d’un de ses textes remonte à 1954 lorsque la revue Noir Magazine publia Imomushi (La Chenille) sous le titre La Chenille jaune. Même s’il s’agissait d’une adaptation du texte paru au préalable en anglais, les amateurs de polars français ont donc pu découvrir un auteur dont l’œuvre a marqué toute une époque.
Soixante-cinq ans plus tard, l’actualité autour du romancier reste forte. Les éditions Wombat viennent de faire paraître Un Amour inhumain, un recueil de six nouvelles traduites par Miyako Slocombe qui les a également choisies avec Frédéric Brument, tandis que Le Lézard noir a eu l’heureuse idée de sortir Edogawa Ranpo : Les méandres du roman policier au Japon, ouvrage réunissant une partie des communications du colloque organisé, en 2016, afin d’offrir une meilleure connaissance de cet auteur très présent en France tant sur le plan de la littérature que celui du manga (plusieurs de ses œuvres ont été adaptées par Suehiro Maruo) ou même celui du cinéma. Détail supplémentaire qui a aussi son importance, le nom de l’éditeur poitevin est inspiré de Kurotokage (Le Lézard noir), roman d’Edogawa paru initialement en 1934, adapté au cinéma en 1962 et 1968 et traduit en français par Rose-Marie Makino-Fayolle, en 1993, pour les éditions Philippe Picquier. Voilà qui illustre, si besoin était, l’influence de cet auteur dont on a commencé à reconsidérer l’œuvre ces dernières années au Japon, bien sûr, mais aussi aux Etats-Unis et en France.
Pour Gérald Peloux, qui a co-dirigé avec Cécile Sakai Edogawa Ranpo : Les méandres du roman policier au Japon, ce n’est que justice. “Il a d’abord été reconnu et admiré en tant qu’auteur de romans policier dans les années 1920 et 1930. A cette époque, il était omniprésent et ses textes paraissaient dans de grands journaux. Et depuis une trentaine d’années, on a commencé à redécouvrir son œuvre au delà du genre. Il est étudié à l’université, traduit à l’étranger. Désormais, il est considéré comme un auteur incontournable pour comprendre le Japon de l’entre-deux guerres”, explique celui qui lui a consacré sa thèse en 2012. Jusqu’au début de la guerre du Pacifique, Edogawa Ranpo s’est fait connaître comme un auteur de genre avec des nouvelles et des romans comme on en avait rarement lus au Japon si ce n’est par l’intermédiaire de traductions. C’est en 1923, année du terrible séisme qui ravagea Tôkyô et sa région, qu’il publie La pièce de deux sen (Nisen dôka, trad. par Jean-Christian Bouvier, in La Chambre rouge, éd. Philippe Picquier) dans la revue Shinseinen qui va devenir la revue de référence en matière de littérature policière. Le succès est au rendez-vous et il se lance avec vigueur dans l’écriture. Il devient rapidement l’auteur phare d’un genre qui intéresse de plus en plus de lecteurs. “On peut dire qu’il apporte une première version d’un roman policier qui serait “japonais”. Dans la première nouvelle, il arrive à intégrer des références japonaises, voire asiatiques, puisqu’on y trouve un code secret basé sur une prière bouddhique et le code braille, avec des clins d’œil à Edgar Allan Poe. Il arrive à combiner les deux côtés, le japonais et l’occidental et c’est un tournant”, souligne Gérald Peloux. “Il y avait eu jusque-là très peu d’essais de productions japonaises car on considérait le roman policier comme un genre occidental. D’ailleurs, Edogawa Ranpo pensait lui-même que c’était un genre impossible à adapter au Japon”, ajoute-t-il.