Cinéma : Tomita Katsuya suit sa voie

Le réalisateur de Saudade offre une œuvre originale consacrée au destin de deux moines bouddhistes. Une belle surprise.

Présenté à Cannes dans le cadre de la Semaine de la critique, la dernière réalisation de Tomita Katsuya a de quoi surprendre a priori les amateurs de ce cinéaste. D’une part, habitué à livrer des films de plus de 2h30, Tenzo dépasse à peine une heure. Et puis, après le génial Saudade (2012) et le non moins intéressant Bangkok Nites (2017), le réalisateur délaisse la fiction pour se consacrer au docu-fiction. Si ces deux précédentes phrases peuvent apparaître comme des critiques, détrompez-vous. C’est plutôt tout à son honneur de sortir des sentiers qu’il commençait à battre afin d’explorer un univers auquel il n’était a priori pas préparé. Il faut en effet rappeler que ce moyen-métrage est un film de commande et que, sans doute, celui, qui avait exploré les tourments de la communauté brasilo-japonaise avant de se plonger dans l’univers de la prostitution thaïlandaise, ne s’intéressait que de très très loin voire pas du tout au milieu bouddhiste au Japon.
Aussi a-t-il été surpris le jour où un représentant de l’Association des moines bouddhistes est venu le rencontrer pour lui demander de tourner un film sur la condition de ses membres et leur rôle dans la société japonaise. Malgré une certaine réserve, mais devant l’insistance de son interlocuteur qui avait visionné sa précédente réalisation, Tomita Katsuya a relevé le défi mais en posant bien sûr ses conditions. Après tout, si les moines voulaient avoir un film consacré à leur place dans l’Archipel, ils devaient se montrer tels qu’ils sont dans la réalité et non pas tels qu’ils aimeraient qu’on les perçoive. On ne pouvait pas s’attendre à moins d’un cinéaste dont les œuvres livrent une vision crue de la société contemporaine. Sans aller jusqu’à parler de cinéma-vérité, il y a dans sa démarche une forte volonté de livrer au spectateur un regard franc sur le monde qui l’entoure.
Dès lors, on comprend pourquoi il a choisi comme point de départ les événements du 11 mars 2011, en particulier l’accident de la centrale nucléaire de Fukushima Dai-ichi, pour construire ce portrait de deux moines bouddhistes dont l’existence a totalement été bouleversée par cet épisode tragique. Au-delà même du destin de ces deux personnages, ce qui apparaît nettement dans ce remarquable récit, c’est le tournant fondamental occupé par le printemps 2011 dans l’histoire du Japon contemporain. Dans Zoom Japon, nous avons à maintes reprises rapporté l’impact que le séisme, le tsunami et Fukushima avaient eu sur une majorité de la population, suscitant chez certains de ses membres une profonde remise en cause et parfois un changement radical de vie.
Pour des hommes pour qui la spiritualité est le moteur, il va sans dire que ces événements ont été déterminants dans la mesure où nombre de leurs contemporains sont venus à leur rencontre en quête de réponses alors qu’ils ont aussi été victimes de la catastrophe. Le parcours des deux moines, l’un interprété par l’acteur Kurushima Ryûgyô, qui s’inspire de la vie d’un moine décédé qui a tout perdu lors du 11 mars 2011, et l’autre Kawaguchi Chiken, moine dans la vie réelle, témoigne de cette situation issue des caprices de la nature et d’erreurs humaines. En les suivant dans leur quotidien, Tomita Katsuya construit un récit puissant qui ne manque pas de nous interpeller. Le montage du film n’est d’ailleurs pas étranger à cet effet sur le spectateur, lequel finit par sinon communier du moins se laisser influencer par le regard porté par les deux hommes sur le monde qui les entoure.
Celui-ci est loin d’être attractif compte tenu des circonstances et d’une société japonaise qui doute d’elle-même, mais on comprend néanmoins au travers de la vie de ces deux hommes que notre existence se construit de petites choses sur lesquelles il convient de s’interroger. En définitive, Tenzo n’apparaît plus comme une œuvre vraiment à part dans la carrière, certes courte, du cinéaste qui lui-même a beaucoup “galéré” avant de pouvoir tourner des films comme il le voulait. C’est aussi pour cela qu’il convient de découvrir ce moyen-métrage car il témoigne de sa grande sensibilité face aux tourments de notre monde.
Gabriel Bernard

références
Tenzo, de Tomita Katsuya avec Kawaguchi Chiken, Kondô Shinko, Kurashima Ryûgyô. 1h03. En salles depuis le 27 novembre.