Claude Meyer, l’impossible réconciliation

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Claude Meyer, chercheur au GEM-Sciences Po et ancien directeur général adjoint de Bank of Tokyo-Mitsubishi à Paris, enseigne l’économie internationale à Sciences Po. Son dernier ouvrage, Chine ou Japon : quel leader pour l’Asie ? (éd. Presses de Sciences Po, 2010), vient d’être publié en japonais (Jiji Press), les traductions anglaise et chinoise sont en cours.

Dans votre dernier livre, Chine ou Japon : quel leader pour l’Asie ? (éd. Presses de Sciences Po), vous montrez très bien que le “choc” entre Pékin et Tokyo est inévitable. Pourriez-vous résumer votre pensée à ce sujet ?
Claude Meyer : Pour le dire en quelques mots, au risque de schématiser un  peu, tout  me semble les séparer à la fois dans leur interprétation du passé, leur perception du présent et leur vision de l’avenir : pour hier, choc des mémoires concernant les exactions du Japon militariste, montée des nationalismes aujourd’hui et surtout, ambitions rivales pour demain. Bien sûr, il existe de fortes coopérations économiques, mais la convergence de leurs intérêts sur ce plan  n’éclipse jamais méfiance et animosité mutuelles.

La question des Senkaku (Diaoyu en chinois) est revenue sur le devant de la scène ces dernières semaines. D’un côté, on a senti les Japonais déterminés et de l’autre, les Chinois prêts à ne rien lâcher. Est-ce que cette question territoriale est un simple prétexte pour les uns et les autres d’essayer de s’impressionner mutuellement ?
C. M. : Non, ce n’est pas un simple prétexte, car ces îlots revêtent une importance réelle pour chacun des deux pays, tant sur le plan économique que stratégique. Economique, en raison d’importantes ressources halieutiques et de probables gisements d’hydrocarbures. Stratégique, car ils sont situés sur une artère maritime vitale pour l’approvisionnement en ressources de l’Asie orientale mais aussi à proximité de Taiwan, d’où l’importance de détenir cette position en cas de conflit concernant l’île.
Mais au-delà de ces  enjeux réels mais limités, ce psychodrame diplomatique est le symptôme des tensions sous-jacentes, car il est au croisement de plusieurs problématiques, notamment contentieux historiques et positions stratégiques respectives en Asie. Sur ce dernier plan, l’affirmation de la puissance chinoise s’est accélérée depuis 2009 (G20 de Londres et sommet de Copenhague en 2009, dépassement du PIB japonais par celui de la Chine au 2ème  trimestre 2010). Le Japon ne peut se résoudre à la domination chinoise en Asie qui se profile à l’horizon des prochaines décennies; il espère bien contenir les ambitions de Pékin grâce à son leadership technologique mais aussi par l’affirmation de son rôle régional.

Dans votre livre, vous écrivez que “le Japon n’a d’autre choix que d’innover face aux ambitions chinoises”, mais en a-t-il encore les ressources ?
C. M. : C’est pour le Japon une question de survie comme grande puissance économique. Non pas en termes quantitatifs – à l’horizon 2030, son PIB ne représenterait que le quart du PIB chinois -, mais qualitatifs, à savoir une économie très productive et compétitive, fondée sur une avance permanente en matière d’innovation technologique. En a-t-il encore les moyens ? Je le pense pour ma part. Je constate que malgré les crises économiques successives et  les défaillances de la gouvernance politique, l’effort de recherche-développement (R&D) ne faiblit pas. Le Japon représente 20 % des dépenses de R&D mondiales avec seulement 2,2 % de la population et 8 % du PIB mondiaux. Il est numéro un mondial pour le nombre de brevets par habitant et dépose 30 % des brevets internationaux. Il est vrai que la Chine progresse rapidement, dans le cadre d’un plan ambitieux à 15 ans qui prévoit de doubler d’ici 2030 les dépenses de R&D (1,3 % du PIB contre 3,6 % pour le Japon). Le véritable enjeu entre les deux puissances se situe donc sur ce plan.

Le poids de l’histoire joue un rôle important dans les rapports entre les deux pays malgré une interdépendance très forte sur le plan économique. Pensez-vous qu’ils pourront un jour dépasser leurs rancœurs et mettre sur pied cette communauté asiatique proposée par les Japonais ?  
C. M. : Je suis pessimiste à cet égard. En effet, contrairement au modèle franco-allemand, la nécessaire réconciliation des peuples n’a pu se faire durant l’après-guerre et de plus, je doute qu’il existe une forte volonté politique de la part des dirigeants, même dans le cas du Japon.
J’espère me tromper. Peut-être le choc des mémoires s’estompera-t-il dans les prochaines générations au profit de la conscience d’un avenir commun et d’une culture partagée (y compris à travers la J-pop, etc..), mais les blogs et  les slogans des récentes manifestations ne rendent pas très optimistes sur une telle évolution, en tout cas pour les jeunes générations actuelles, notamment en Chine.
Propos recueillis par Odaira  Namihei

Conférence
“2030 : Quel leader pour l’Asie : Chine ou Japon ?”
C’est sous ce titre que Claude Meyer interviendra lors d’une conférence organisée par le club ESCP-Japon le 3 février à 19h.
ESCP, 79 avenue de la République 75011 Paris.
Inscription et réservation obligatoires auprès de Laurent Lepez : laurent.lepez@managingworldwide.com