Une bien belle leçon d’histoire

Dans ce récit en trois tomes, Kamimura Kazuo nous entraîne dans le Japon de l’immédiat après-guerre.

manga-la-plaine-du-kanto-kamimura-kazuo
Le grand-père de Kinta. Cet homme de lettres observe avec distance l’évolution du Japon vaincu et désormais occupé © Kamimura Kazuo office

De toute évidence, il n’est pas besoin de lire des livres d’histoire pour comprendre comment le Japon a vécu dans les mois qui ont suivi sa défaite en 1945 et comment il s’est adapté aux nouvelles réalités qui s’offraient à lui. Il suffit de se procurer La Plaine du Kantô [Kantô heiya] le manga de Kamimura Kazuo dont les éditions Kana publient ces jours-ci le  second tome de la trilogie. L’histoire commence le 15 août 1945, date de la capitulation du Japon et du discours de l’empereur à la radio dans lequel il demandait aux Japonais de “supporter l’insupportable”. Ce jour-là, un avion de l’armée américaine s’écrase en rase campagne à quelques mètres de chez Kinta, le héros de cette histoire. Ce dernier n’a que sept ans. Il assiste à la confrontation entre les paysans du coin armés de leurs bambous taillés qui refusent la défaite. Ils voudraient bien éliminer le pilote, mais ils ont peur du “démon” comme ils l’appellent. Seul le grand-père de Kinta ne craint pas de l’approcher et réussit à s’entretenir en anglais avec lui. L’homme de lettres décide même de l’héberger. Pour Kinta, c’est la première d’une très longue série de découvertes qui vont contribuer à façonner sa personnalité dans une période pour le moins difficile. Recueilli par son grand-père, Kinta a tout de même la chance de pouvoir vivre dans un environnement qui favorise son épanouissement. “Même si on n’est pas du même pays, même si on parle pas la même langue, entre hommes, on finit toujours par se comprendre”, lâche le garçon devant ses copains médusés de le voir mâcher du chewing gum récupéré auprès du pilote. C’est le début de l’occupation du pays par les troupes américaines et le début de sa reconstruction même si la région où vit Kinta a été épargnée. Il n’empêche que le jeune garçon va vivre des moments clés dans l’histoire de son pays. “Je me demande si nous n’avons pas été trahis par ce pays, mais toi, tu es encore jeune, je ne me fais pas de souci pour toi…”, lui déclare son grand-père en cette soirée du 15 août 1945. Kinta l’écoute, le visage grave.
La précision du trait permet de saisir les moindres expressions des personnages imaginés par Kamimura Kazuo, mais aussi d’apprécier les paysages de cette fameuse plaine du Kantô, grenier de Tokyo, auxquels l’auteur attache beaucoup d’importance dans le déroulement de son histoire. C’est ce qui donne toute sa force à ce gekiga, manga réaliste dont la lecture s’adresse à un public de jeunes adultes. En effet, les situations que va rencontrer le jeune Kinta dans les semaines et les mois qui suivent la défaite du Japon sont rapportées de façon très crue par l’auteur. Il ne cherche pas à choquer, mais plutôt à rappeler que le monde des adultes est loin d’être une île enchantée en particulier à cette époque de grands bouleversements. C’est le moment où les Japonais doivent “apprendre” la démocratie sans pour autant éliminer les cadres qui ont occupé un rôle important pendant la guerre. Cela échappe bien sûr à Kinta, mais pas à tous ceux qui ont vécu le militarisme et l’impérialisme. “Il n’y a absolument aucune morale dans l’armée ! Si vous voulez devenir des hommes, n’allez pas à l’armée, devenez yakuzas !” explique Ken revenu du front avec la ferme intention de participer à la reconstruction. Mais ce dernier n’est pas prêt à “supporter l’insupportable” et finit par s’en prendre à l’occupant américain qui profite un peu trop de la situation. La violence est omniprésente dans ce manga au travers de différentes situations dont Kinta est témoin. Elle est toutefois relativisée par la présence rassurante du grand-père, homme de lettres on l’a dit, et de plusieurs intellectuels qui apparaissent dans son entourage et celui du garçon. Kamimura Kazuo montre ainsi que le nouveau départ du Japon ne peut pas avoir lieu sans la participation des  écrivains et des artistes. “Avec tout ce qu’il a déjà vécu, je suis sûr que Kinta va devenir un grand dessinateur”, déclare un ami du grand-père, peintre de son état, qui a remarqué la prédisposition du garçon pour le dessin. Dans la plaine du Kantô, c’est l’esquisse du Japon d’après-guerre qui apparaît. Par petites touches, Kamimura Kazuo le fait surgir devant nos yeux avec un talent et une qualité de dessin qui parfois nous laissent sans voix. Une trilogie à posséder d’urgence.
Gabriel Bernard

Référence :
La plaine du kantô de Kamimura Kazuo, trad. de Samson Sylvain, coll. Sensei, éd. Kana, 18 €.
Deux volumes déjà parus. www.mangakana.com