Délit de mauvais journalisme

Le divorce entre la presse et ses lecteurs est de plus en plus clair. Ils lui reprochent de ne pas rendre compte des manifestations.

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Tract appelant à manifester le 22 juin de 18 h à 20 h devant la résidence du Premier ministre. © DR

Combien étaient-ils exactement ? Combien de personnes se sont rendues devant la résidence du Premier ministre pour protester contre le redémarrage de deux réacteurs à la centrale d’Ôi près de Fukui ? 11 000 ? 45 000 ? Pour avoir la réponse, ne cherchez pas dans la presse japonaise ou du moins dans les grands titres, car ces derniers ont omis de rapporter cette information. “Il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark”, disait Marcellus dans Hamlet. On pourrait dire qu’il y a quelque chose de pourri dans l’empire de la presse qu’est le Japon. Rappelons que le pays du Soleil-levant occupe encore le premier rang mondial en ce qui concerne la lecture des journaux. Même si elle a baissé depuis une vingtaine d’années, la diffusion des journaux permet au Yomiuri Shimbun ou encore à l’Asahi Shimbun d’être les quotidiens les plus vendus dans le monde. Mais on peut se demander si cela continuera encore longtemps. De nombreux Japonais commencent à être exaspérés par le comportement de ces organes de presse qui ne couvrent pas toute l’actualité et qui oublient de traiter des manifestations lorsque celles-ci rassemblent des milliers de personnes. Déjà en septembre 2011, lorsque Ôe Kenzaburô, prix Nobel de littérature, et le journaliste Kamata Satoshi avaient réussi à mobiliser plus de 60 000 personnes dans les rues de Tôkyô pour appeler à une sortie rapide du nucléaire, la plupart des journaux n’avaient pas dépêché de journalistes, se contentant pour certains de publier une petite photo commentée. Les 15 et 22 juin, des milliers de Tokyoïtes se sont réunis devant la résidence du Premier ministre pour exprimer leur désaccord avec la décision de remettre en service la centrale d’Ôi. Une fois de plus, la presse japonaise a fait l’autruche. Une attitude que les Japonais tolèrent de moins en moins. Sur les réseaux sociaux, les messages appelant au boycott des journaux sont légions et les lettres de protestation arrivent en masse dans les rédactions pour critiquer leur attitude et leur négligence. Certains journaux ont réagi, en particulier le Tôkyô Shimbun. Appartenant au groupe Chûnichi basé à Nagoya, le Tôkyô Shimbun s’est distingué ces derniers mois par un engagement anti-nucléaire assez marqué. Toutefois, il n’a pas jugé utile de dépêcher des journalistes pour couvrir les récentes manifestations. Dans une petite note publiée le 23 juin, le journal a reconnu son erreur et tenté d’expliquer pourquoi il n’avait pas rapporté la manifestation du 15 juin. L’examen de conscience des journaux doit se faire désormais. Il faut rappeler que de toutes les grandes institutions du pays, la presse est la seule à ne pas avoir entrepris de réforme alors que depuis des années elle exige de tous les corps constitués qu’ils se lancent dans le changement.
Odaira Namihei