Adieu Nagisa !

Décédé le 15 janvier à l’âge de 80 ans, le réalisateur de L’Empire des sens laisse une trace immense dans le cinéma mondial.

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Né en 1932, ce fils d’un fonctionnaire a fait ses études à l’université de Kyôto. Une fois diplômé en 1954, il est entré à la Shôchiku où il a été assistant pendant cinq années avant de devenir metteur en scène. © DR

Ôshima Nagisa, cinéaste unique en son genre, et précurseur de ce que la critique française appela la « Nouvelle vague japonaise » dans les années 1960-70, a discrètement tiré sa révérence le 15 janvier dernier, à l’âge de 80 ans victime d’une pneumonie, à l’hôpital de Fujisawa, après des années de paralysie, suite à un accident vasculaire cérébral en 1996, qui le laissa cloué sur une chaise-roulante… Sa disparition, survenant quelques semaines après celle de son ami Wakamatsu Kôji (qui fut producteur sur L’Empire des Sens, voir Zoom Japon n°25, novembre 2012) , entérine la fin de toute une époque, celle du cinéma japonais rebelle et créatif, où triomphaient l’anti-réalisme et l’imaginaire débridé, contre le courant du cinéma « classique » réaliste et social des années 1950.
Ceux qui l’ont bien connu (dont j’ai eu la chance de faire partie dans les années 1960-70 et jusqu’à son dernier film. Tabou (Gohatto, 2000) se rappellent évidemment sa forte personnalité anti-conformiste, ses assertions radicales et son rire homérique, qui n’épargnaient presque personne !
Bien avant son film le plus célèbre , le « scandaleux » L’Empire des sens (Ai no korida, 1976), plus facile à voir à Paris qu’à Tôkyô, où il fut impitoyablement censuré pour « pornographie », tandis que son auteur endurait un long procès, Ôshima avait déjà largement défrayé la chronique du cinéma nippon, en claquant la porte de la Shôchiku, en 1960, où il avait fait ses débuts comme assistant (notamment de Nomura Yoshitarô et de Ôba Hideo) puis comme réalisateur en 1959, avec l’hyper-réaliste Le Quartier de l’amour et de l’espoir (Ai to kibô no machi). La période Shôchiku sera brève. Après deux films bourrés d’énergie vitale en 1960, L’Enterrement du soleil (Taiyô no hakaba), et surtout son célèbre Contes cruels de la jeunesse (Seishun zankoku monogatari), film phare de la « Nouvelle vague » de la Shôchiku, avec les premiers films de Yoshida et Shinoda, Ôshima signe le brûlot politique Nuit et Brouillard du Japon (Nihon no yoru to kiri), en référence au fameux film d’Alain Resnais. Il y règle son compte à une certaine gauche japonaise, en plein milieu de la contestation anti-américaine par la jeunesse radicale. La Shôchiku ayant retiré le film de l’affiche au bout de quatre jours, le jeune Ôshima, alors âgé de 28 ans, quitte le studio avec fracas, et entame une carrière atypique, signant des films très différents de sujets et de style. Il crée en 1965 sa propre société, la Sôzô Sha, avec l’aide  de sa femme , l’actrice Koyama Akiko, qui joue dans la plupart de ses films. Les films « osés » et radicaux, à connotations sexuelles et politiques, s’enchaînent, des Plaisirs de la Chair (Etsuraku, 1965) au Traité des chansons paillardes japonaises (Nihon Shunkakô, 1967), et à La Pendaison (Kôshikei, 1968), où il attaque violemment le racisme anti-coréen, à travers le cas réel d’un violeur coréen condamné à mort. Ôshima est un cinéaste protéiforme, aux multiples facettes, contrairement à un Imamura Shôhei ou à un Yoshida, aux styles immédiatement reconnaissables.
Certains de ses films, comme La Pendaison ou  Le Petit garçon (Shônen, 1969), sont alors montrés en France, notamment à Avignon en 1969, grâce au distributeur Shibata Hayao et à sa compagne Kawakita Kazuko, et sont distribués. La Cérémonie (Gishiki), extraordinaire portrait éclaté d’une famille patricienne, est montré à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes en 1971. Ôshima réalise aussi plusieurs films de télévision. Mais c’est grâce au producteur français Anatole Dauman qu’Ôshima va accéder à la gloire internationale, avec le trop fameux L’Empire des sens (1976), tourné à huis-clos à Kyôto et présenté à la Quinzaine en 1976, dans un climat de scandale sexuel, en pleine révolution des mœurs ! Loin d’être un film « pornographique » épinglé par la censure nippone, Ai no Korida explorait à cru les limites de l’érotisme et de la mort, à travers un fait divers réel situé en 1936, en pleine poussée militariste au Japon.
Après L’Empire de la passion (Ai no bôrei), beau film en costumes qui remporta le Prix de la Mise en scène à Cannes en 1978, Ôshima signe Furyo (Senjô no Merry Xmas/ Merry Xmas Mr Lawrence, 1983), production britannique qui connut un très grand succès grâce à la confrontation érotique de David Bowie et de Sakamato Ryûichi (et grâce à la musique obsédante de ce dernier). Mais c’en était fini des grands films imaginatifs des années 1960-70. Max mon amour (1986), contant les amours singulières  de Charlotte Rampling et d’un chimpanzé, fut, malgré son sujet, une déception critique et un échec public.
Il assure ensuite la réalisation d’un film autobiographique pour la télévision, Kyôto, My mother’s place (1991). Mais Ôshima, diminué physiquement par son attaque  cérébrale de 1996, n’a pu encore tourner qu’un seul film, l’élégant et érotique Tabou (Gohatto, 2000), présenté à Cannes, chant du cygne homosexuel d’un très grand cinéaste rattrappé par le destin, et la cruauté de la vieillesse. Sa trace dans le cinéma japonais (et mondial) reste immense. Depuis 2000, de nombreux hommages et rétrospectives lui ont été consacrés dans le monde.
Max Tessier

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Contes cruels de la jeunesse (Seishun zankoku monogatari, 1960) © DR

Ôshima et la Nouvelle vague
Dans un entretien accordé à George Sadoul paru dans le n°166-167 des Cahiers du cinéma (mai-juin 1965), Ôshima Nagisa revenait sur son attitude à l’égard de la Nouvelle vague française. “A mes débuts, on m’appelait malgré moi “le metteur en scène de la Nouvelle vague japonaise” parce qu’on avait présenté alors au Japon les films de la Nouvelle vague française. Mais la Nouvelle vague française m’a laissé insatisfait. Je la trouve trop légère: il n’y a pas de problèmes politiques ou sociaux dans ses films”, déclarait-il après avoir choisi de plonger dans la bataille politique. Son radicalisme s’illustre avant tout dans  Nuit et brouillard du Japon (Nihon no yoru to kiri, 1960) tourné juste après Contes cruels de la jeunesse (Seishun zankoku monogatari, 1960) qui avait déjà heurté les dirigeants de la Shôchiku. Mais le succès populaire du film les avait conduits à ne rien dire. Il en va tout autrement avec Nuit et brouillard du Japon dont les projections sont suspendues le 12 novembre 1960 par les dirigeants du grand studio. Pour Ôshima, cela montre parfaitement que “la Nouvelle vague ne signifiait rien d’autre que des metteurs en scène faisant des films très bon marché, et réalisant un bon chiffre d’entrées”, écrivait-il, en 1972, dans le magazine de cinéma Eiga Hihyô. Il entend donc pousser les choses plus loin. En 1960, le contexte politique est bien particulier dans l’archipel. Les Japonais se mobilisent contre le renouvellement du traité de sécurité nippo-américain. Les manifestations se multiplient. “Dans l’histoire du mouvement du peuple japonais, cette lutte restera à jamais marquante parce que, pour la première fois, est apparue la conscience subjective, même s’il ne s’agissait que de pseudo-subjectivité, et dans le sens où le mouvement et l’organisation sont apparus sur cette base. Ce qu’il fallait à cette époque et la leçon qu’il fallait tirer de la lutte elle-même, c’était de dénoncer leur pseudo-nature et aussi la supprimer afin que le mouvement devienne réellement un mouvement subjectif”, expliquait-il pour justifier son désir d’explorer de nouveaux horizons qui dépassaient de très loin la simple audace formelle initiée par la Nouvelle vague venue d’Europe.
Odaira Namihei