Les dessous de la guerre

Grâce à un essai et un manga, il est possible d’explorer le Japon des années 1930 et 1940 à un moment où il a choisi la voie du chaos.

Dans le cas où il serait impossible d’amener la Chine à comprendre notre position, alors Nanking [la capitale de la République de Chine] doit être le plus rapidement attaquée, et le Nord et le Centre de la Chine occupés”. Ces quelques mots sont signés Ishiwara Kanji. Pour la plupart d’entre nous, ce nom n’évoque rien. Pourtant, cet homme est celui qui déclencha la guerre en Chine et contribua à précipiter le Japon dans un conflit qui se soldera, en 1945, par une défaite cuisante. C’est son histoire que le journaliste Bruno Birolli rapporte dans cet ouvrage sorti à la fin de l’année 2012 au moment où la chaîne de télévision Arte (co-éditirice de l’ouvrage) diffusait un documentaire sur ce personnage dont l’influence est considérable à la fin des années 1920. Quelques années auparavant l’Américain Lebbeu R. Wilfley avait publié une tribune prémonitoire, dans les colonnes du New York Times, sur les dangers liés aux désirs expensionnistes du Japon. “Si celui-ci poursuit son programme tel qu’il a décidé, l’équilibre de l’Extrême-Orient, que les Etats-Unis ont installé sous leurs directions, sera compromis, et seront posées les conditions pour une seconde guerre mondiale dans un avenir pas très éloigné”, écrivait-il au moment même où Ishiwara rêve justement de mettre un terme à la domination de l’Occident en Asie. Issu d’une famille de samouraïs pauvres, il n’a pas eu d’autres choix que de faire des études militaires, les seules accessibles gratuitement. Très vite, il baigne dans la nationalisme et devient lui-même théoricien  d’un panasiatisme que Bruno Birolli résume en quelques mots. “Il assigne au Japon le rôle du chef parce qu’il est le seul pays d’Asie à avoir résisté à la colonisation et à s’être modernisé tout en préservant son âme, les valeurs du culte impérial”, rappelle-t-il, en dressant le portrait de ce soldat, symbole d’une génération de militaires au Japon, qui ont précipité leur pays dans une guerre fatale. L’auteur montre par la même occasion l’état d’esprit qui règne à l’époque dans l’archipel, ce qui permet de saisir l’attitude d’un Ishiwara convaincu d’avoir raison sur tout. Cette extrême confiance en soi lui jouera néanmoins des tours puisqu’il sera écarté pour s’être opposé en 1937 à une généralisation du conflit en Chine car, estimait-il, “le résultat sera le même genre de désastre qu’a connu Napoléon en Espagne : nous enfoncer lentement dans un bourbier sans fond”.  Voilà pourquoi l’ouvrage de Bruno Birolli est passionnant. Il humanise cette période qui se limite, pour nous Européens, à quelques lignes dans nos manuels scolaires.
On retrouve une démarche similaire dans le manga de Sumoto Sôichi adapté du roman de Hyakuta Naoki. Zéro pour l’éternité est une œuvre originale et riche d’enseignements sur la façon dont nous percevons les événements passés au travers de ce qu’on nous en raconte à l’école. L’histoire est celle de Kentarô, un jeune homme un peu paumé dont l’activité principale se résume à quelques petits boulots et une immense frustration. Un jour, sa sœur, journaliste, lui confie une mission. Elle lui demande d’enquêter sur leur grand-père, Miyabe Kyûzô, un pilote d’avion pendant la Seconde Guerre mondiale qui mourra dans une opération suicide peu de temps avant la reddition du pays. A priori peu enthousiaste à l’idée de remuer le passé familial qui est, de fait, aussi celui du pays, Kentarô va peu à peu découvrir que son aïeul ne correspondait pas forcément  à l’image qu’il s’en faisait. Parfaitement mené et s’appuyant sur un travail de recherche évident, Zéro pour l’éternité est un excellent manga dont le premier volume met en appétit. Tout comme Kentarô, le lecteur a envie de connaître le destin de ce pilote qui pourrait tout aussi bien être un héros ou un lâche…
Odaira Namihei

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Références :
Ishiwara, l’homme qui déclencha la guerre de Bruno Birolli, Arte Editions-Armand Colin, 20 €.
Zéro pour l’éternité, vol. 1 de Hyakuta Naoki & Sumoto Sôichi, trad. de Tetsuya Yano, Éditions Delcourt, Akata, 7,99 €.