Les données du problème

De plus en plus, les hommes politiques sont tentés de jouer avec l’Histoire. Un jeu qui peut s’avérer dangereux.

Tokyo, April 10 2014 - Portrait of Koichi NAKANO, professor of political science at Sophia University, at his office.
Nakano Kôichi dans son bureau à l’université de Sophia à Tôkyô. Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Dans le débat qui fait rage au Japon autour de la mémoire historique et le révisionnisme, il n’est pas toujours facile d’y voir très clair. C’est la raison pour laquelle nous avons rendu visite à Nakano Kôichi, professeur de science politique à l’université de Sophia à Tôkyô et directeur de l’Institute of Global Concern.

Quand les gens évoquent le nationalisme japonais, ils parlent souvent de la doctrine Yasukuni en référence au sanctuaire implanté à Tôkyô. Il ne s’agit pas d’un sanctuaire comme les autres, n’est-ce pas ?
Nakano Kôichi : En effet. Il ne fait même pas partie de ce shintoïsme d’Etat qui prévalait avant la guerre. Il a été construit par le gouvernement de Meiji et était à l’origine géré par les ministères de l’Armée et de la Marine. Mais ce n’est pas non plus un mémorial laïc. C’est juste un sanctuaire militaire très particulier avec une approche très particulière de l’Histoire.

Que dit cette fameuse doctrine Yasukuni ?
N. K. : Elle dit que toutes les guerres menées par le Japon impérial étaient toutes des guerres d’autodéfense. Par conséquent, les personnes mortes au combat – pas seulement les soldats, mais aussi les infirmières tuées à la guerre – devraient être honorées et traitées comme des dieux. Car dans cette logique, ces conflits n’ont jamais été considérés comme des guerres d’agression.

Comment considérez-vous les visites des Premiers ministres ou de politiciens au sanctuaire d’un point de vue constitutionnel du fait de la séparation de la religion et de l’Etat ?
Comme je vous le disais, avant la guerre, le sanctuaire était soutenu par l’Etat et faisait partie de l’Etat. Pendant l’occupation américaine, sa seule façon de survivre a été de devenir une organisation religieuse, indépendante de l’Etat, au même niveau que la Sôka Gakkai ou même la secte Aum. En réalité, ce n’est pas tout à fait le cas. Même après la guerre le ministère de la Santé et du Bien-Être a continué à lui fournir la liste des morts à la guerre. Donc la séparation n’est pas aussi claire que cela. Le principal problème est lié au fait qu’un Premier ministre se rend au sanctuaire à titre officiel. Tant que lui ou un autre politicien le fait à titre privé, cela ne pose pas de problème, mais lorsque cela relève d’une charge officielle, on se trouve alors face à un problème constitutionnel. Cette incongruité a commencé à être mise en évidence au milieu des années 1970. Certains politiciens jouaient sur les mots pour rendre acceptable leur visite, mais en vérité, la loi est très claire puisqu’elle explique que l’utilisation de fonds publics ou de voitures officielles n’est pas permise. Donc la question constitutionnelle est plus ou moins réglée. Cela dit, il y a une bonne dose d’hypocrisie chez des gens comme le Premier ministre Abe ou son prédécesseur Koizumi au début des années 2000 qui insistent pour aller à Yasukuni parce qu’ils sont devenus chef du gouvernement. Le cas de Koizumi est, sur ce point, très éclairant, car il n’existe aucune trace de visite au sanctuaire avant et après qu’il eut occupé la fonction de Premier ministre. Donc pour lui, il était indispensable de s’y rendre en tant que tel.

Comment voyez-vous cette question du point de vue de la responsabilité de la guerre ?
N. K. : Cela a beaucoup à voir avec l’inscription en 1978 de 14 criminels de classe A parmi les âmes à honorer. C’était quelque chose que les conservateurs voulaient depuis longtemps parce qu’ils les considéraient comme victimes de guerre et ne reconnaissaient pas le verdict des procès de Tôkyô en 1946. En fait, même si les combats avaient cessé, la guerre n’était pas formellement terminée pour eux. C’est pour ça qu’ils sont traités comme les soldats morts en première ligne. Reste que l’empereur Hirohito avait admis que les criminels de classe A soient considérés comme responsables de la guerre. Même le responsable de Yasukuni dans l’immédiat après-guerre partageait cette opinion et avait rejeté les demandes des conservateurs. C’est pourquoi l’inscription de ces personnages a eu lieu après leur mort.

Les hommes politiques déclarent souvent qu’ils veulent seulement honorer la mémoire de ceux qui ont donné leur vie pour construire un pays meilleur. Ne pensez-vous pas qu’il existe une contradiction avec l’idée selon laquelle le Japon d’aujourd’hui n’a été rendu possible que grâce aux morts honorés à Yasukuni ?
N. K. : C’est une logique tordue et c’est franchement incompréhensible. Mais ça reste néanmoins un argument populaire que les conservateurs ne cessent de répéter. Cela fait sens avec la doctrine Yasukuni dans la mesure où toutes les guerres menées par le Japon sont considérées comme des guerres d’autodéfense. Donc aujourd’hui, nous vivons en paix parce qu’ils se sont battus et sont morts pour la patrie. Peu importe si le Japon, pendant la Seconde Guerre mondiale, a mené des opérations agressives au Népal, en Indonésie ou à Hawaii. De toute façon, les conservateurs ne voient que ce qu’ils veulent voir.

Pensez-vous que le gouvernement créera un jour un monument aux morts alternatif au sanctuaire ?
N. K. : Ce débat existe depuis longtemps, avant même que Yasukuni ne fasse polémique. Quand le cimetière national de Chidorigafuchi a été ouvert, le sanctuaire s’y est opposé très fermement parce qu’il y voyait un site rival. C’est la raison pour laquelle ce site reste modeste et ne reçoit aucun financement. Je pense donc que cela ne se fera jamais parce que, pour les conservateurs, cela serait une façon inacceptable de commémorer les morts à la guerre. C’est aussi la raison pour laquelle deux mois après que le secrétaire d’Etat John Kerry et le ministre de la Défense américain Chuck Hagel eurent déposé une gerbe à Chidorigafuchi, Abe Shinzô s’est rendu à Yasukuni, ignorant le message clair envoyé par les responsables américains.

Beaucoup de gens au Japon et à l’étranger critiquent la version de l’Histoire présentée au Yû­shûkan. Quelle est votre opinion à ce sujet ?
N. K. : C’est une vision du monde totalement dépassée. Peut-être avait-elle un certain poids à la fin du XIXème siècle quand le Japon était sous la menace des puissances coloniales occidentales, mais cela ne justifie en rien ce qui s’est passé par la suite quand le Japon est devenu lui-même un pays colonisateur.

J’aimerais avoir votre avis sur les efforts du gouvernement de peser sur l’enseignement et en particulier sur la façon dont l’Histoire est enseignée au Japon. Je crois que M. Abe a déjà révisé la loi d’orientation de l’Education nationale, n’est-ce pas ?
N. K. : C’était en 2006-2007 lors du premier gouvernement dirigé par Abe Shinzô. Cette loi avait été adoptée pendant l’occupation américaine à peu près en même temps que la Constitution. Elle était idéaliste et en complète opposition avec le rescrit impérial sur l’Education de 1890. Il s’agissait de respecter l’humanité de chaque élève. Les conservateurs ont toujours regretté que le rescrit impérial vantant la piété, le sacrifice et toutes les vertus morales du Japon d’avant-guerre aient été mis de côté et jetés aux oubliettes. Ils regrettaient la montée de l’individualisme faisant valoir que cela détruisait la fibre nationale et rendait les gens égoïstes. En 2006, Abe a amendé la loi, en mettant l’accent sur “l’amour de la nation” comme nouvel objectif de l’enseignement .
Propos recueillis par Jean Derome