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Amours japonaises pour Bowie

L’intérêt que le musicien a noué avec le Japon a largement contribué à construire sa légende et sa renommée internationale.

Le 23 janvier 2016, devant la maison natale de David Bowie, à Londres, le message de Kanako (à droite).
Le 23 janvier 2016, devant la maison natale de David Bowie, à Londres, le message de Kanako (à droite).
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En 1972, l’exposition “L’Esthétisme et le culte du Japon” organisée à la Fine Art Society illustre le retour en grâce de l’art japonais chez les Anglais.

Devant la maison natale de David Bowie située 39 Stansfield road, dans le quartier de Brixton, à Londres, des anonymes sont venus nombreux déposer des fleurs, des bougies et des messages. Parmi eux, celui de Kanako. Enveloppée dans du plastique pour éviter que la pluie ne l’efface, la lettre commence en anglais “Dear David Bowie” avant de se poursuivre en japonais. “出火吐暴威様”, “Cher David Bowie”… Kanako a choisi de transcrire en caractères chinois le patronyme du musicien disparu le 10 janvier 2016 à l’âge de 69 ans, comme l’avait fait, il y a plus de 40 ans, le designer Kansai Yamamoto sur les costumes de scène qu’il lui avait alors dessinés. “Celui qui crache des mots avec fougue”, traduction presque littérale des caractères choisis pour transcrire son nom, est à cette époque inspiré par le Japon
“Je crois qu’en dehors de l’Angleterre, c’est le seul endroit où je pourrais vivre”, affirme-t-il dans un entretien paru dans le magazine britannique Melody Maker, le 24 février 1973. Il n’a pas encore renoncé à son personnage Ziggy Stardust qui, par de nombreux aspects, a beaucoup emprunté à un univers influencé par la culture japonaise. Sa tournée Aladdin Sane se terminera quelques mois plus tard à Londres. Enveloppé dans sa cape sur laquelle les kanji en noir et rouge renvoient au public son intérêt pour le pays du Soleil-levant, il annoncera la fin de cette phase importante dans sa carrière. Mais pour l’heure, le chanteur en est arrivé au point d’imaginer une installation dans l’archipel. Même s’il ne le fera jamais, le Japon a dominé les premières années de son parcours artistique, jusqu’au tournant des années 1980.
Comme l’avaient fait d’autres artistes près d’un siècle auparavant, David Jones alias David Bowie se tourne vers l’art japonais car il exprime une nouveauté et une différence à laquelle il aspire. Il aurait pu reprendre à son compte les propos des frères Goncourt selon lesquels “l’art n’est pas un, ou plutôt, il n’y a pas un seul art. L’art japonais est un art aussi grand que l’art grec. L’art grec, tout franchement, qu’est-ce qu’il est ? Le réalisme du beau. Pas de fantaisie. Pas de rêve.” David Bowie veut justement sortir des carcans artistiques en vigueur à l’époque.
A l’affût de nouvelles tendances avant qu’elles ne s’enracinent, le futur Ziggy Stardust comprend que le Japon peut l’aider à exprimer sa créativité et à marquer sa différence. Le moment est favorable, car l’ancien ennemi de la Seconde Guerre mondiale retrouve un droit de cité et son prestige auprès d’acteurs de la scène culturelle anglaise. Plusieurs expositions sur l’art japonais se déroulent dans la capitale britannique. Dans les milieux de la mode, on commence à s’inspirer de motifs venus d’Extrême-Orient tandis que des théâtres accueillent des spectacles de bunraku et de kabuki. David Bowie est sous le charme. Il prend des cours avec le chorégraphe Lindsay Kemp sur qui la danse, la musique et le théâtre classique japonais ont eu une influence considérable. “J’enseignais mon approche de la danse japonaise que nous pratiquions sur la musique Takemitsu Tôru”, raconte ce dernier. Il a sans doute aidé son élève à reprendre à son compte plusieurs éléments de cet art dans ses spectacles qui ont bouleversé la scène musicale du début de la décennie suivante. “Je pense qu’il ne connaissait rien du théâtre japonais avant de me rencontrer. Il en savait beaucoup quand il est parti”, se souvient le danseur.
La rencontre de David Bowie avec Yamamoto Kansai est aussi essentielle, car elle permet de matérialiser et de souligner la japonité de l’artiste, mais elle lui donne aussi l’occasion d’imposer l’ambiguïté sexuelle de ses personnages. A une époque où les expériences dans ce domaine interpellent une société en quête de changement, David Bowie puise dans ses références japonaises, en particulier l’univers du kabuki, pour incarner des êtres censés remettre en cause l’ordre établi au niveau de la sexualité. Il trouve dans l’onnagata, le rôle de la femme joué par un homme dans le théâtre kabuki, de quoi alimenter son imagination. Yamamoto Kansai l’accompagne et crée des costumes parfaitement adaptés à ses envies. “Il avait un visage pas comme les autres. Il n’était ni homme ni femme. Ça me convenait parfaitement parce que la plupart de mes créations sont conçues pour l’un et l’autre”, explique celui qui offrira au chanteur quelques-uns de ses costumes les plus originaux, lors de ses fameuses tournées de 1973 et 1974. Ziggy Stardust est alors “comme certains chats du Japon…” (Like some cat from Japan), chante David Bowie dans la chanson éponyme.

Le 3 juillet 1973 à l’Hammersmith Odeon de Londres, David Bowie a revêtu pour la dernière fois sa cape dessinée par Yamamoto Kansai et sur laquelle on distingue son nom transcrit en kanji. -Chalkie Davies/Getty Images-
Le 3 juillet 1973 à l’Hammersmith Odeon de Londres, David Bowie a revêtu pour la dernière fois sa cape dessinée par Yamamoto Kansai et sur laquelle on distingue son nom transcrit en kanji. -Chalkie Davies/Getty Images-

S’il abandonne les habits japonais en 1973, il conserve néanmoins de nombreux liens avec le pays du Soleil-levant qui va continuer à imprégner son œuvre. Il est en relation avec le photographe Sukita Masayoshi avec qui il collabore sur plusieurs projets et qui réalise certains de ses plus beaux portraits. Dans ses chansons, le Japon est source d’inspiration. Leur contenu en témoigne. Dans Blackout, cinquième titre de l’album Heroes (1977) il affirme que “je suis sous influence japonaise et mon honneur est en jeu” (I’m under Japanese influence/And my honour’s at stake). Deux ans plus tard, il évoque Kyôto dans Move on, troisième chanson de Lodger. L’année suivante, dans Scary Monsters (And Super Creeps), ce sont “des photos de Japonaises” (Just pictures of Jap girls in synthesis) dans Ashes to Ashes qui semblent le hanter. Avec cette chanson, il semble vouloir clore un chapitre de sa vie faite d’excès liée peut-être à une recherche d’identité. Il s’était ouvert avec une plongée dans l’univers japonais, il se termine symboliquement par sa participation au film Furyo (Senjô no Merry Christmas, 1983) signé Ôshima Nagisa dans lequel il incarne le major Jack Celliers. La relation ambiguë qu’il entretient avec le capitaine Yonoi interprété par Sakamoto Ryûichi rappelle à bien des égards l’époque durant laquelle David Bowie jouait sur son ambivalence sexuelle en puisant notamment dans le registre du théâtre kabuki. Mais à la différence de la décennie précédente, son personnage, qui meurt dans le film, exprime une résistance et marque en quelque sorte un tournant dans l’image qu’il entend donner de lui. Au moment où Furyo sort sur les écrans, David Bowie, le musicien, propose Let’s dance, un album où il n’est plus question de Japonaises mais d’une China Girl. David Bowie plus masculin que jamais a abandonné tout artifice vestimentaire importé d’Extrême-Orient. Il entame une tournée mondiale au cours de laquelle sa posture va nettement s’occidentaliser pour ne pas dire se normaliser. Un peu trop, diront certains. Est-ce pour cette raison que les hommages des plus grands fans de l’artiste après sa disparition renvoient presque tous à son époque “japonaise”. Devant sa maison natale comme sur le mur du grand magasin Morleys à Brixton où son visage d’Aladdin Sane a été dessiné, c’est surtout cette période que regrettent ses admirateurs venus apporter des photos, des dessins liés à elle. On comprend aussi pourquoi Kanako a fait le voyage jusque-là pour lui “exprimer du fond du cœur sa gratitude”. “Hontôni arigatô gozaimasu”, écrit-elle simplement. Nous nous joignons à elle.
Odaira Namihei