Tendance : Celui qui n’a pas froid aux yeux

Aoi Yu et Abe Sadao dans Kanojo ga sonona wo shiranai toritachi (Birds without Names). / Kanojo ga sonona wo shiranai toritachi

De manière générale, comment choisissez-vous vos projets ? Qu’est-ce qui vous inspire ?
S. K. : Les films des autres sont toujours une source d’inspiration importante même des œuvres très différentes de ce que je fais habituellement, comme l’animation de Disney ou les films Marvel. J’ai aussi des idées en échangeant avec les gens. Bien sûr, il y a l’actualité pas seulement les faits divers, mais aussi les scandales politiques ou les élections.

L’humanité est-elle aussi moche, cruelle et violente que vous le montrez dans vos films ?
S. K. : Non, pas du tout (rires) !  Il y a bien sûr plein de mauvaises personnes. Mais la chose intéressante est que même un meurtrier peut rentrer à la maison après avoir commis un crime et jouer avec ses enfants, ou être gentil avec sa petite amie. Il existe plusieurs facettes d’un personnage et j’essaie toujours de dépeindre mes personnages comme des personnes complexes. Même les méchants peuvent avoir un côté drôle ou tendre. Personne n’est complètement bon ou mauvais. La vie est définitivement plus compliquée.

Kanojo ga sonona wo shiranai toritachi (Birds without Names, 2017) est assez différent des autres films que vous avez réalisés jusqu’à présent. Quelle place occupe-t-il dans votre filmographie ?
S. K. : Pendant longtemps, je cherchais une histoire d’amour qui me convienne, c’est-à-dire pas du tout banale, jusqu’au jour où j’ai lu le roman de Numata Mahokaru. J’ai été frappé par le fait que les deux protagonistes sont plutôt idiots et détestables. Je me suis dit que c’était exactement le genre d’histoire que je voulais (rires) !

C’est en effet très original, mais n’avez-vous pas été effrayé que des personnages aussi détestables – avec lesquels le public peut à peine s’identifier – puissent nuire à votre film ?
S. K. : C’était mon principal souci. Comme je le disais, monter un projet comme ça à la télévision relèverait du suicide, parce que les téléspectateurs changent de chaîne dès qu’ils n’aiment pas quelque chose. Mais comme il s’agissait d’un long métrage, j’ai joué sur le fait que si le public pouvait supporter de regarder ce couple détestable pendant les 20 premières minutes, le film serait sauvé, car l’histoire révèle peu à peu leur côté plus positif.

Vos films ont été montrés à l’étranger aussi. Y a-t-il une différence de perception ?
S. K. : Je dirais que les gens à l’étranger sont plus réceptifs au côté comique et drôle de l’humanité. Au Japon, je trouve souvent plus difficile de faire rire les gens. Parfois, les Japonais sont trop sérieux.

Pensez-vous que le cinéma japonais a changé depuis que vous avez commencé votre carrière ?
S. K. : J’ai l’impression qu’il régresse. Par exemple, en Europe, j’ai remarqué que beaucoup de personnes âgées vont régulièrement au cinéma. Au Japon, c’était la même chose, mais maintenant, la plupart des studios ne produisent que des films pour un certain groupe d’âge – les adolescents et les jeunes adultes. Je souhaite que les films japonais s’adressent à un public plus large comme par le passé. En outre, beaucoup de films produits aujourd’hui manquent de profondeur. Ils visent seulement à divertir. Il est rare de voir des œuvres suscitant la réflexion qui osent aller plus loin et explorer la condition humaine – chagrin quotidien, solitude, etc. Je crois qu’on devrait pouvoir faire les deux. Sinon, la culture cinématographique se déprécie. Ajoutez à cela le fait que le gouvernement n’est pas très intéressé à soutenir nos films, et la situation n’est pas particulièrement bonne. Sur le plan positif, l’année dernière, les recettes liées au cinéma ont augmenté par rapport au passé récent. Aussi je ne veux pas me montrer totalement pessimiste. Je nourris également quelques espoirs sur l’influence positive que de nouveaux acteurs comme Netflix pourront avoir sur l’industrie dans son ensemble.

Propos recueillis par J. D.