Rencontre : Une société à deux vitesses

Palme d’or au Festival de Cannes 2018, “Une Affaire de famille” pointe du doigt la paupérisation du Japon./ WildBunch

L’ère Heisei aura été finalement marquée par une prise de conscience de la pauvreté, pensez-vous que la prochaine incarnée par l’empereur Naruhito sera celle de la solidarité ?
Y. M. : Je l’espère bien. Je vais tout faire dans ce sens. Je suis responsable d’une association en charge de cantines pour enfants (kodomo shokudô, voir Zoom Japon n°73, septembre 2017) dont la mission consiste à fournir des repas aux enfants défavorisés. Au cours des trois dernières années, quelque 3 000 lieues de ce type ont été créés dans tout le pays. Les personnes qui y travaillent ne sont pas des militants, mais plutôt de simples citoyens qui finalement se sont dit que la solidarité était la seule réponse possible à ce problème-là. Ce mouvement constitue un bon exemple de ce que pourrait être cette prochaine ère de solidarité.

C’est en tout cas l’illustration d’une prise de conscience générale de ce phénomène de pauvreté après des années de dénégation… Peut-on y voir un retour des solidarités anciennes qui existaient au sein des villages ?
Y. M. : Il y a des similitudes, mais j’y vois une différence notable. Les solidarités d’aujourd’hui sont plus inclusives que les communautés de village traditionnelles où les femmes et les enfants n’avaient guère leur place. Actuellement, la plupart des communautés créées le sont pour les femmes et les enfants. Cela dit, on voit aussi des associations de quartier, qui, elles, sont plus proches de ces fameuses communautés de village, proposer des cantines pour enfants et participer à leur développement. Je suis vraiment ravi de voir que l’ancien modèle évolue et s’adapte aux nouvelles formes de solidarité.

Le film de Kore-Eda Hirokazu, Une Affaire de famille, Palme d’or à Cannes en 2018, a été l’occasion pour de nombreux Européens de découvrir le sujet de la pauvreté au Japon. Sorti la dernière année de l’ère Heisei, pensez-vous qu’il en soit l’une des œuvres les plus symboliques ?
Y. M. : On peut en effet considérer ce film comme un symbole de ces 30 dernières années. Il y a bien eu au cours de la décennie écoulée une prise de conscience, c’est certain, mais je pense que rien ne changera si les services publics ne remplissent pas leur rôle. D’ailleurs, le film met bien en évidence l’absence de l’Etat. Les personnages font tout pour s’en sortir par leurs propres moyens. Ils ont des stratégies individuelles pour s’en sortir. Cela fait 30 ans que ce problème existe et les pouvoirs publics ne sont toujours pas au rendez-vous. Notre plus grand défi est de réintroduire du service public et d’agir concrètement sur les situations de ces personnes démunies.

Alors que le Japon s’apprête à entrer dans une nouvelle ère impériale, le gouvernement souhaite changer les règles en matière d’immigration. Ne pensez-vous pas que ces populations étrangères puissent se retrouver confrontées à la pauvreté en cas de difficultés économiques ?
Y. M. : C’est en effet un sujet d’inquiétude. Le gouvernement persiste à dire qu’il ne s’agit pas d’une politique d’immigration. L’idée avancée est que les personnes viennent au Japon, y travaillent 5 ans et retournent dans leur pays d’origine. En réalité, personne ne sait vraiment comment les choses vont se dérouler. Il y a une possibilité ouverte au regroupement familial, mais là encore, nous n’avons aucune idée de la manière dont cela va se passer. En n’admettant qu’il ne s’agit pas d’une politique d’immigration, le gouvernement ne prend aucune mesure pour favoriser l’intégration de ces populations. Il n’y a pas par exemple d’enseignement du japonais. cela ne va pas faciliter leur intégration et plutôt encourager leur exclusion voire leur paupérisation en cas de difficultés. Heureusement qu’il existe dans certains endroits des lieux d’échanges culturels qui permettent de combler ces manquements.
Ces problèmes existent déjà et se sont développés depuis une dizaine d’années. Mais comme pour la question de la pauvreté des Japonais, on a tendance à nier cette réalité. Il y a des écoles, par exemple, autour de Nagoya où il y a une importante communauté venue d’Amérique latine. Nombre d’entre eux sont des descendants des Japonais émigrés dans cette partie du monde au début du XXe siècle. Là-bas, les enfants qui n’ont pas la nationalité japonaise représentent 50 % des effectifs. Ils n’ont pas forcément d’enseignement du japonais. Ils se retrouvent dans un système éducatif calqué sur celui des enfants handicapés. Beaucoup d’entre eux ne peuvent pas suivre une scolarité normale et se retrouvent dans un angle mort de la société japonaise. Ce phénomène existe depuis une bonne dizaine d’années et le gouvernement ne s’y intéresse pas. Je ne vois pas comment les choses pourraient s’améliorer s’il entretient le flou sur ses intentions en matière migratoire. Les risques de paupérisation et d’exclusion ne feront que se renforcer.

Propos recueillis par Gabriel Bernard