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Engagement : Le sauveur de la baie de Tôkyô

Témoin du déclin de la baie de Tôkyô en raison de la pollution, l’architecte Sekiguchi Yûzô a choisi de mener la bataille de sa reconquête. Les résultats sont là. / James Delano

Originaire de la région, l’architecte Sekiguchi Yûzô ne pouvait pas se résoudre à la voir dépérir.

Depuis cette plage de gravier sombre, le panorama est un peu surréaliste. Au loin, une forêt d’immeubles marque la frontière entre la ville et la mer. De l’autre côté, un beffroi et des donjons dépassent d’un célèbre parc d’attractions. Et côté mer, en face, c’est la baie de Tôkyô. Des méthaniers font route dans la anse, un gigantesque pont métallique surgit derrière une île artificielle, des avions décrivent d’élégantes boucles après avoir quitté l’aéroport de Haneda. La mer bleu nuit semble se confondre avec un ciel chargé. Un homme marche sur la grève, mains dans les poches et bouche cousue. Le gravier crisse sous ses pas. Cette plage du parc de Kasaï Rinkai, aménagée sur un remblai à l’Est de la capitale japonaise, Sekiguchi Yûzô la connaît bien. Il a grandi avec elle, l’a vue changer. Puis, ce nostalgique s’est mué en activiste : il a décidé de la protéger, et de la rendre aux Tokyoïtes.
Sekiguchi Yûzô est un ancien gamin de shitamachi (ville basse), du nom donné aux quartiers populaires, qui se sont développés à l’époque Edo (1603-1868) au Nord et à l’Est du château du clan Tokugawa (devenu Palais Impérial en 1868), sur des terrains insalubres. Restés populaires, ils appartiennent aujourd’hui aux arrondissements traversés par les trois grands fleuves de la capitale (Sumida, Arakawa, Edogawa) et bordés au Sud par la baie de Tôkyô. Il a grandi à Kasai dans les années 1950, souvent les pieds dans l’eau. “Quand on était gamins, cette plage, c’était la nôtre ! On venait ramasser des palourdes avant l’école, jouer au baseball après. La communauté se rassemblait ici à la saison des feux d’artifice, tirés depuis les rives de la Sumida. Ou pour le matsuri (voir Zoom Japon n°52, juillet 2015) de la divinité de la pleine lune – Tsuki no Kamisama.” Et ce fils de pêcheur d’égrener les noms des poissons qu’on pêchait alors dans les parages (voir pp. 22-23) : suzuki (bar), bora (mulet cabot), haze (gobie), sans parler des coquillages. Les familles du coin alternaient la pêche, en hiver, la riziculture en été, et toutes cultivaient des nori (algues rouges), séchées et cuites dans du soja et du mirin (saké sucré) pour en faire un confit tsukudani.