Tôkyô : La révolution en mouvement

Pour Ishii Masayuki, responsable de la programmation, le cinéma reste une expérience unique. / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon

Depuis sa création, UPLINK propose aux spectateurs une nouvelle approche pour profiter des films.

Shibuya est célèbre dans le monde entier pour sa mode de rue et sa culture jeune et dynamique. Mais il ne faut pas oublier le cinéma. En effet, comme vous le dira tout fan de cinéma japonais, Shibuya est le “cœur des salles indépendantes”. Le réaménagement urbain a radicalement changé le quartier au cours des dix dernières années, et deux ou trois cinémas historiques ont fermé leurs portes. Pourtant, si vous marchez sur les 1,5 km qui séparent le Theater Image Forum du quartier d’Oku-Shibuya, vous pouvez encore trouver sept ou huit petits cinémas. Il se pourrait bien que ce soit le quartier des salles d’art et d’essai le plus dense du monde.
C’est ici que l’on trouve l’un des endroits les plus dynamiques de la culture indépendante du pays : UPLINK. Fondé par Asai Takashi en 1987, ce fut d’abord comme société de distribution de films avant l’ouverture de son premier cinéma en 1999, puis le financement de films (en 2016, UPLINK a investi dans Poesía sin fin (Endless Poetry), le film fantastique surréaliste du réalisateur chilien Alejandro Jodorowsky). En 2018, il s’est associé au groupe de grands magasins PARCO pour ouvrir un multiplexe à Kichijôji (voir Zoom Japon n°96, décembre 2019), dans la banlieue ouest de Tôkyô, et en juin dernier, il a ouvert un troisième cinéma à Kyôto.
Zoom Japon s’est entretenu du passé et du présent d’UPLINK avec Ishii Masayuki, responsable de la programmation. “J’ai joué au baseball pendant de nombreuses années, comme le réalisateur Richard Linklater”, raconte-t-il. “J’ai même eu la chance d’aller en finale du tournoi national des lycées au stade Kôshien et j’ai continué à jouer à l’université et dans l’équipe de mon entreprise. Mais j’en ai eu assez de ce genre de vie, alors j’ai arrêté et j’ai passé un an en Angleterre. J’y ai découvert l’ICA, le centre d’art moderne. Ça m’a donné envie de travailler dans un environnement similaire où se mêlent le cinéma, la musique et l’art. UPLINK m’a donné cette opportunité.”
En effet, si UPLINK est devenu synonyme de cinéma, il trouve ses racines dans le théâtre d’avant-garde. Asai Takashi a travaillé dans la troupe indépendante Tenjô Sajiki de Terayama Shûji en tant que metteur en scène. A la mort de Terayama en 1983 et après la disparition de la compagnie théâtrale, il a créé sa propre troupe, l’éphémère Uplink Theater. Puis, essayant de trouver quelque chose qu’il pourrait faire seul, il a commencé à acheter des droits cinématographiques, distribuant initialement les œuvres du réalisateur anglais Derek Jarman. “Il a vite compris qu’il était difficile de survivre en tant que distributeur”, explique Ishii Masayuki. “Quand on pense au résultat, les cinémas reçoivent la moitié des gains et l’agent de vente un quart, de sorte que le distributeur ne dispose plus que de 25 % de l’argent gagné sur un film. Ce modèle commercial n’est rentable que si vous êtes capable de sortir dix ou vingt titres en un an, ce qui n’est facile pour personne et est encore plus difficile lorsque vous essayez de placer des films d’art et d’essai moins populaires. Les dix premières années ont été très difficiles. Finalement, il a réalisé qu’il était plus logique d’ouvrir son propre cinéma et de garder la plus grande partie des recettes. C’est ainsi qu’en 1999, il a ouvert la première salle de cinéma à Shibuya. En fait, le timing était parfait car c’était les années où le monde du cinéma passait de la pellicule au numérique, ce qui convenait à un petit cinéma comme UPLINK”.
Le premier cinéma d’UPLINK se trouve à l’intérieur d’un bâtiment ayant plusieurs autres locataires. C’est un lieu polyvalent avec un café et un restaurant, une galerie, une boutique et trois écrans. La partie cinéma des activités se déroule dans un environnement confortable avec une capacité limitée, allant de 40 à 58 sièges. Ishii aime le désigner comme un micro cinéma. “Nous nous efforçons de présenter des œuvres de minorités et des films qui traitent de questions sociales”, confie-t-il. “Nous voulons montrer aux gens ce qui se passe dans la société japonaise et dans le monde entier. C’est notre mission. Le principal problème est de trouver le bon équilibre entre la culture et les affaires, l’art et l’argent, car au bout du compte, si les spectateurs ne viennent pas, nous ne pouvons pas poursuivre notre travail”.
UPLINK est particulièrement célèbre pour sa vaste gamme de documentaires, un genre qui, selon le responsable de la programmation, a prospéré ces dernières années. “La technologie a rendu la réalisation de films beaucoup plus facile”, dit-il. “Si l’on compare la façon dont les films étaient réalisés il y a encore 20 ans, il y a eu un grand bond en avant. Maintenant, vous pouvez même faire un film avec votre smartphone. C’est vrai pour tous les genres, mais je dirais que les documentaires ont été particulièrement touchés par les progrès technologiques. Quand vous réalisez une fiction, vous avez besoin d’acteurs et d’une équipe. Cela s’additionne rapidement en termes de budget et de logistique. Mais avec un documentaire, vous n’avez pas besoin d’autant de choses. Tant que vous avez un smartphone et une bonne idée, vous êtes prêt à partir. Cela ouvre beaucoup de possibilités. En tant que distributeur et petite salle dont l’offre comprend une bonne part de documentaires, nous trouvons cette évolution très intéressante.”

Depuis le 1er juin, les cinémas sont obligés de limiter le nombre de spectateurs par séance. / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon

L’ouverture du deuxième cinéma d’UPLINK à Kichijôji représente une rupture avec le passé de l’entreprise. Situé au deuxième sous-sol du grand magasin PARCO, la meilleure façon de le décrire est de dire qu’il s’agit d’une version miniature d’un complexe cinématorgraphique avec ses cinq salles d’une capacité de 29 à 98 sièges, diffusant 20 films par jour. Quant aux titres proposés, ils vont des films d’art et d’essai aux classiques, en passant par des films familiaux comme Kamen Rider. “Notre objectif était de révolutionner le concept des salles indépendantes. Nous avons créé un environnement ouvert qui accueille tout le monde. Par exemple, il est courant que les cinémas ordinaires soient structurés de manière à ce que seules les personnes munies d’un billet puissent y pénétrer. Cependant, à UPLINK Kichijôji, vous pouvez visiter librement tout le cinéma et profiter de l’ambiance ou vous assoir sur l’un des nombreux bancs que nous avons mis à disposition du public, même si vous n’allez pas voir un film”, note Ishii Masayuki.
De nos jours, la conception des cinémas est devenue assez standardisée, en particulier dans le cas des multiplexes. D’un côté, ils offrent une expérience visuelle uniformément bonne. Mais d’autre part, ils manquent de personnalité. “La conception de l’espace est exactement ce sur quoi nous avons travaillé”, poursuit le représentant d’UPLINK. “Nous voulons offrir une expérience qui transcende le quotidien. C’est pourquoi nous accordons beaucoup d’attention au choix des couleurs – les couleurs des murs et des sièges diffèrent selon chaque espace – et aux autres détails de l’intérieur.”
“Les gens qui viennent à Shibuya peuvent être décrits comme de véritables mordus du cinéma, mais à Kichijôji, nous avons un public tout à fait différent. Dans un sens, nous voulons transformer la salle de cinéma en une sorte de parc de divertissements où chacun peut profiter de différentes attractions. Nous créons des occasions de rencontres inattendues entre les clients et les films. Après tout, même les gens qui travaillent chez UPLINK ont des goûts différents, et nous voulons créer un environnement inclusif où tout le monde est le bienvenu. Vous pouvez imaginer une situation dans laquelle toute la famille va au cinéma, puis maman emmène les enfants voir un film de super-héros tandis que papa attrape un vieux film de Jean-Luc Godard (rires)”, assure Ishii Masayuki.
Comme d’autres cinémas, UPLINK a été durement touché par la crise sanitaire, et le 10 juillet, au moment où a été réalisée cette interview, la situation ne s’était que très légèrement améliorée. “Le 1er juin, les cinémas de Tôkyô ont été autorisés à reprendre leurs activités à condition de n’utiliser que la moitié des places disponibles”, explique le directeur de la programmation. “Au début, la réaction du public a été assez bonne. A la fin du mois, nous étions revenus à 60 % du niveau de l’année dernière. Cependant, depuis le début du mois de juillet, le nombre de contaminations dans la capitale a de nouveau augmenté (plus de 100 par jour), ce qui a poussé les gens à rester chez eux. Il est également possible que l’état d’urgence soit à nouveau déclaré.”
Malgré l’état actuel des choses, Ishii Masayuki pense que regarder un film au cinéma est devenu plus spécial que jamais. « Lorsque vous venez dans une salle de cinéma, vous devez être assis pendant deux heures. Certaines personnes peuvent trouver cela gênant, mais pour moi, c’est un luxe. Vous pouvez profiter de la puissance du son et du grand écran, et surtout vous pouvez partager cette expérience avec beaucoup d’autres personnes. Tout le monde est uni dans cette expérience ; vous riez et pleurez ensemble. Cela peut être très émotionnel. C’est quelque chose que vous ne pouvez vivre que dans une salle de cinéma”, conclut-il.
G. S.

Pour s’y rendre
UPLINK SHIBUYA 1F-2F Totsune Building, 37-18 Udagawachô, Shibuya, Tôkyô, 150-0042
UPLINK KICHIJÔJI 1-5-1 Kichijôji Honchô Parco B2F, Musashino, Tôkyô, 180-8520
UPLINK KYÔTO 586-2 Banochô Nakagyô-Ku Shinpûkan B1F, Kyoto 604-8172