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Découverte : Nids d’amour à Tôkyô

Dans le quartier de Shibuya, à Tôkyô, un couple en quête d’un love hotel. / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon

Dans le seul quartier de Dôgenzaka, on recense quelque 300 love hotels. Une spécificité nippone qui vaut le détour.

Dogenzaka, colline située dans le quartier de Shibuya, est un de ces endroits qui ne dorment jamais. Le cinéma Eurospace y projette des films jusque tard dans la soirée et le Club Asia est une des boîtes de nuit les plus réputées de la capitale. Cependant, la plupart des gens qui errent dans le dédale de ses rues étroites sont là pour une autre raison : passer quelques heures ou la nuit dans l’un de ses 300 love hotels.
Prenez, par exemple, l’hôtel AREAS. A première vue, on peut confondre sa façade d’un blanc terne avec celle d’un hôtel ordinaire bon marché. Puis on remarque les deux portes séparées – une pour entrer et l’autre pour sortir du bâtiment – et le panneau annonçant les frais de “repos” et de “séjour” – “repos” étant un séjour de deux ou trois heures le matin ou l’après-midi, tandis que “séjour” signifie une nuitée à plein tarif. Ce sont là des signes révélateurs du fait que le sommeil est la dernière chose à laquelle sa clientèle songe.
La nouvelle génération des love hotels est bien loin de ressembler aux établissements tape-à-l’œil d’autrefois. L’un des voisins de l’hôtel AREAS, par exemple, possédait une façade rouge vif et des colonnes de stuc qui lui donnaient l’allure d’un croisement entre un restaurant chinois et un temple grec. Hélas, ce lieu, comme beaucoup d’autres, a récemment été démoli et remplacé par un bâtiment moins ostentatoire. Dans le but d’améliorer leur image et de devenir plus respectable, de nombreux établissements ont même changé de nom. En effet, toute la profession préfère désormais être étiquetée soit comme hôtel de loisirs, soit comme hôtel de créateurs. Cependant, la plupart des gens continuent à les appeler rabuho (abréviation de la prononciation japonaise de love hotel, rabu hoteru).

Eric Rechsteiner pour Zoom Japon

Dans le love hotel AREAS situé à Dogenzaka, on choisit sa chambre sur un écran tactile. / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon


Revenons à l’hôtel AREAS et pénétrons-y. Un couloir rose nous guide jusqu’à un grand écran tactile avec les photos des différentes chambres et leurs prix. Les chambres qui sont éclairées sont toujours disponibles. Une fois notre choix fait, nous payons à un petit guichet et obtenons la clé de la chambre d’une dame d’âge moyen qui nous rappelle que deux personnes au maximum sont autorisées dans la chambre. Nous ne pouvons qu’apercevoir ses mains, car les love hotels sont synonymes d’intimité et tout est fait pour éviter le contact visuel.
Le dimanche après-midi est un moment privilégié pour visiter un établissement de ce type. De nombreuses chambres sont occupées et nous tombons sur un autre couple en sortant de l’ascenseur. La chambre est plutôt petite – plus petite que sur la photo grand angle de l’écran en bas. Elle n’a pas de fenêtre (là encore, pour préserver l’intimité) mais une grande baignoire, un canapé rouge et un miroir en forme de cœur. La télévision grand écran propose de nombreuses chaînes pornographiques, mais il n’y a pas de sex toys en vue et seulement deux préservatifs gratuits.
Voilà à quoi ressemble aujourd’hui une chambre sans fioritures à prix moyen. Cependant, comme je l’ai évoqué, les love hotels ont une longue histoire, ils ont connu plusieurs mutations, et il fut un temps où beaucoup d’entre eux ressemblaient à des parcs à thème sexuel au design criard. Mais comment ont-ils fini par ressembler à cela ?
Les “lieux d’amour” pouvant être loués à l’heure remontent aux deai chaya (littéralement maisons de thé de rencontre) de la période Edo (1603-1868). Ils étaient plutôt semblables à des maisons closes car surtout utilisés par les geishas ou les courtisanes et leurs clients. Les couples non mariés ordinaires et les adultères devaient se contenter des grands espaces, que ce soit un parc, une rive ou le terrain d’un sanctuaire. Ce n’est que dans les années 1930 que l’ancêtre des love hotels actuels est apparu. Le Japon, comme beaucoup d’autres pays, a été durement touché par la Grande Dépression et de nombreuses entreprises ont dû proposer leurs biens et services à un prix inférieur. Quelqu’un a fini par proposer ce qu’on appelait alors des enshuku (littéralement “logis à un yen”) que les couples ordinaires pouvaient louer à bas prix pour quelques heures plutôt que de payer plus cher pour une nuit entière. Apparemment, l’un des principaux arguments de vente de ces endroits était la possibilité de verrouiller les portes, offrant ainsi un niveau d’intimité inédit. La serrure sur la porte est l’une des nombreuses innovations qui, tout au long de l’histoire, ont fait des love hotels l’avant-garde de l’industrie hôtelière. De nombreux enshuku ont dû fermer ou ont été bombardés pendant la Seconde Guerre mondiale, poussant à nouveau les gens à l’extérieur (le parc devant le palais impérial de Tôkyô et les environs du château d’Ôsaka grouillaient, disait-on, de couples). La reconstruction d’après-guerre a donné naissance aux tsurekomi yado (auberges de passage) dont la grande attraction était les bains privés, un grand luxe à une époque où la plupart des maisons ne possédaient pas de baignoire et où les gens fréquentaient plutôt les bains publics. Ces établissements étaient si populaires parmi les professionnels du sexe, les couples mariés en quête d’intimité et les amoureux divers qu’en 1961, on recensait quelque 2 700 établissements de ce type dans le seul centre de la capitale.

Miroir, mon beau miroir. Hotel AREAS, à Dôgenzaka, quartier de Shibuya. / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon


Les love hotels ont pris leur forme classique dans les années 1960, mais à cette époque, ils étaient appelés moteru ou motels. Ils se situaient principalement en dehors des grands centres urbains (le premier a ouvert en 1963 dans la préfecture d’Ishikawa, sur la mer du Japon) et étaient fréquentés par le nombre croissant de personnes possédant une voiture. Parmi les innovations apportées par ces établissements figuraient les téléviseurs et l’air conditionné. De plus, ces bâtiments de deux étages disposaient d’un garage au rez-de-chaussée qui permettait un accès anonyme aux chambres situées au-dessus.
Le terme “love hotel” a finalement fait son apparition au début des années 1970. Il serait né à Ôsaka, lorsque les clients de l’hôtel Love ont commencé à prononcer son nom à l’envers. Ce fut le début de l’âge d’or de ces établissements. C’est au cours de ces années qu’un nombre croissant de ces hôtels ont ouvert dans les villes et que les chambres de style occidental ont commencé à remplacer peu à peu les pièces en tatami et les futons. L’avènement d’une nouvelle ère a été annoncé par l’arrivée, en 1973, de deux nouveaux établissements – tous deux situés à Tôkyô – qui ont immédiatement fait la Une des journaux et capté l’imagination des gens. Tout d’abord, la chanteuse Satsuki Midori a créé Hotel Japan, un établissement de luxe avec des intérieurs “à l’italienne” où, selon elle, “les rêves des jeunes amoureux deviendraient réalité”. Cependant, le nid d’amour de la chanteuse fut bientôt éclipsé par un bâtiment en forme de château qui allait devenir le plus célèbre love hotel de tous les temps : le Meguro Emperor. Inspiré par le château de Cendrillon à Disneyland, cet hôtel était scandaleusement cher, mais les gens affluaient dans ses 30 chambres pour profiter du nec plus ultra du service de luxe, ce qui lui a permis d’atteindre un chiffre d’affaires mensuel de 40 millions de yens.
L’énorme succès de ces deux établissements a poussé de nombreux autres love hotels à suivre la voie du luxe, ce dernier terme signifiant souvent extravagances. L’imagination des concepteurs et le budget disponible étaient les seules limites à ce qui pouvait être réalisé. Bientôt, des dizaines d’hôtels proposent des chambres ressemblant à des bateaux de pirates, des vaisseaux spatiaux ou même un ring de boxe avec un lit en forme de cercle au milieu. En outre, chacun essayait de surpasser ses concurrents en installant des lits tournants ou vibrants, des planétariums, des gondoles, des balançoires, des aquariums avec des méduses qui brillent dans le noir. Et beaucoup, beaucoup de miroirs partout, tout cela au nom de l’évasion et de l’expérience perverse ultime. Les observateurs occidentaux les ont peut-être qualifiés de kitsch et d’insipides, mais les Japonais les ont invariablement considérés comme beaux et romantiques. Après tout, ce n’est pas un hasard si Tokyo Disneyland, ouvert en 1983, est le troisième parc à thème le plus visité au monde.

Dans ce love hotel, possibilité de se costumer pour pimenter le moment passé ensemble. / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon

Cat’s, love hotel situé dans le quartier d’Ikebukuro à Tôkyô. / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon


A l’époque, même si les love hotels étaient réglementés par le ministère de la Santé, du Travail et des Affaires sociales, tout comme les hôtels ordinaires, ils étaient considérés comme des lieux à la réputation douteuse et leur couverture médiatique se limitait à des programmes télévisés de fin de soirée et à des magazines spécialisés. En 1984, le gouvernement les a donc placés sous la juridiction de la nouvelle Loi sur la moralité publique au même titre que les entreprises liées au sexe comme les soaplands et les clubs de strip-tease.
A la même époque, leurs clients – en particulier les femmes qui avaient voix au chapitre lorsqu’il s’agissait de choisir l’hôtel – ont commencé à demander quelque chose de différent : des chambres moins chères et un design plus simple avec plus de commodités comme des équipements de karaoké, des consoles de jeux et d’autres types de divertissement. En d’autres termes, les love hotels ont commencé à être considérés comme des lieux où les couples n’allaient pas seulement faire l’amour mais aussi passer quelques heures ou toute la journée à se détendre et à s’amuser. La réponse du secteur à ce nouveau défi (et à une nouvelle révision plus stricte de la loi en 2010) a été de se réinventer et de se transformer en “hôtels de loisirs”, une sorte de version améliorée des business hotels spartiates avec des intérieurs modernes et élégants et un large choix de commodités nonchalantes, notamment des fauteuils de massage, des jacuzzis et des dizaines de programmes musicaux. En outre, pour attirer les femmes, les responsables de ces établissements ont mis de côté les fouets et les chaînes et ont commencé à mettre à disposition les derniers shampoings et après-shampoings à base de plantes. Aujourd’hui encore, les femmes sont plus susceptibles de participer au salon annuel des hôtels de loisirs de Tôkyô (qui a attiré, en 2019, 11 000 personnes et 156 entreprises) qu’à une convention sur les gadgets sexuels.

Un salaryman et une jeune femme se dirigent vers un love hotel. Quartier de Kabukichô, Shinjuku. / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon


De nos jours, de plus en plus d’établissements vont jusqu’à proposer des formules spéciales à bas prix pour les femmes célibataires qui souhaitent passer la nuit à l’hôtel. Ces “plans pour femmes” offrent aux clientes une expérience semblable à celle d’un centre de villégiature, avec des services esthétiques et des repas gastronomiques. Même l’ancien Meguro Emperor, après avoir connu des temps difficiles dans les années 1990, a été récemment rénové et propose désormais un plan Joshikai (“fête des filles”) où les femmes peuvent venir après le travail et s’amuser dans des chambres équipées d’écrans géants, de systèmes surround 5.1 et de “lits de luxe utilisés dans le célèbre hôtel Ritz-Carlton et Westin”.
Dans le secteur de l’hôtellerie et de la restauration, où les propriétaires s’efforcent de garder une longueur d’avance, tout client est le bienvenu. Ceux qui fréquentent aujourd’hui les love hotels vont des jeunes couples d’une vingtaine d’années aux étrangers curieux, en passant par des salariés accompagnés d’une prostituée et les couples plus âgés cherchant à agrémenter leur mariage tout en s’éloignant de leurs enfants. Pour aider les adultères dans leurs escapades, dans les chambres, il existe un canal musical baptisé “alibi” – retour au vieux iiwake terehon (téléphone d’excuse) – qui diffuse des bruits de fond tels que la circulation automobile ou un salon de pachinko, au cas où ils devraient appeler chez eux.
Les seuls clients qui sont encore largement indésirables sont les couples homosexuels. Malheureusement, la plupart des love hotels continuent d’ignorer la révision de 2018 de la loi sur l’hôtellerie qui stipule qu’il est illégal de refuser des clients en raison de leur orientation ou de leur identité sexuelle.

Une porte pour entrer et une autre pour sortir, tout est pensé pour préserver l’intimité des clients.  /Eric Rechsteiner pour Zoom Japon


L’interdiction de la communauté gay est difficile à expliquer, surtout si l’on considère que les affaires ne sont pas aussi bonnes qu’avant. Au début du siècle, par exemple, on estimait à 30 000 le nombre des love hotels dans l’Archipel, mais aujourd’hui leur nombre est tombé à moins de 6 000. Pourtant, ils accueillent chaque jour quelque 1,4 million de clients, et les analystes estiment que le secteur génère des centaines de milliards par an.
Vive les love hotels ! Après tout, ils sont, selon certains, la plus grande invention japonaise de tous les temps.

Jean Derome avec la complicité d’Eric Rechsteiner