
Avec Le Journal de Hanako, la mangaka Kyô Machiko livre une œuvre tout aussi subtile que bouleversante.
Il y a des œuvres qui résonnent plus ou moins avec l’actualité. Il y a des œuvres qui, en plus de répondre à nos préoccupations du moment, le font avec finesse et pertinence. Le Journal de Hanako (Anone) de Kyô Machiko, dont le premier tome est paru aux Editions IMHO, appartient à cette catégorie. Ce manga librement inspiré du Journal d’Anne Frank nous rappelle, avec subtilité, l’extrême violence du monde qui nous entoure, et surtout combien nous devons être vigilants pour ne pas sombrer dans l’inhumanité. Comme elle l’avait fait avec Cocon, publié l’an passé chez le même éditeur, la mangaka joue sur la fragilité de son trait pour capter l’attention du lecteur et l’entraîner dans une tragédie dont personne ne peut s’échapper.
Plutôt que de procéder à une adaptation du livre écrit par la jeune Hollandaise pendant la Seconde Guerre mondiale, Kyô Machiko n’a pas voulu donner de repères chronologiques afin de rappeler aux lecteurs que ce type d’événement peut encore arriver et que les comportements discriminatoires à l’égard de populations entières n’ont pas disparu. Il suffit de suivre l’actualité pour s’en convaincre. Appartenant à une génération qui n’a pas vécu la guerre, la mangaka n’en est pas pour autant insouciante. Bien au contraire, elle a grandi avec la peur d’un conflit et cette crainte a été le moteur de sa fibre créatrice. Avec de telles pensées, elle aurait pu s’exprimer de manière plus virulente que celle choisie, privilégiant la douceur du trait pour mieux appuyer la dureté de son propos.
A sa manière, Kyô Machiko nous rappelle que nous ne sommes toujours pas à l’abri de ces dérives, car, à l’image de Hanako, nous conservons une certaine naïveté et une innocence qui peut faire de nous des victimes en puissance. Le message est d’autant plus fort que ce manga n’est pas bavard. Toute la conviction de l’auteur passe par son dessin presque flou comme si les situations décrites relevaient du rêve. Comme l’a fait Jonathan Glazer dans son film La Zone d’intérêt (2023) qui, en évoquant sans le montrer le camp d’Auschwitz, réussit à mettre le spectateur dans une position inconfortable, Kyô Machiko a bâti un récit bouleversant et captivant qui laisse une impression durable sur le lecteur. Le tome II paraîtra en octobre.
Gabriel Bernard
Références
Le Journal de Hanako (Anone), de Kyô Machiko, trad. par Aurélien Estager, IMHO, 2025, 14 €.