
Pour de nombreux Japonais, en particulier ceux qui ont grandi dans les décennies qui ont suivi la guerre, s’arrêter dans un dagashiya de quartier – une petite boutique vendant des sucreries bon marché – constituait l’un de ces rituels d’enfance, modestes mais inoubliables.
Avec quelques piécettes en poche, les enfants pouvaient choisir parmi un assortiment coloré de friandises appelées dagashi. Les douceurs elles-mêmes étaient simples, mais l’expérience de les sélectionner, de comparer ses achats avec ceux des amis et d’espérer gagner un petit lot, rendait chaque visite mémorable. En-core aujourd’hui, la vue de ces confiseries aux emballages saturés de couleurs suffit à éveiller instantanément un sentiment de nostalgie. Le terme dagashi plonge ses racines profondément dans l’Histoire. Durant l’époque d’Edo (1603-1868), les confiseries élaborées à partir de sucre blanc raffiné – coûteux et réservé principalement aux classes aisées – étaient appelées jōgashi. À l’inverse, les douceurs moins chères, confectionnées à partir d’ingrédients plus grossiers tels que les céréales ou l’amidon, étaient désignées sous le nom de dagashi. Ces friandises accessibles étaient largement consommées par les gens ordinaires des villes.
Bien que cette catégorisation soit donc très ancienne, la plupart des dagashi que l’on connaît aujourd’hui ont vu le jour après la Seconde Guerre mondiale, lorsque le Japon entra dans une période de crois- sance économique rapide. Les fabricants rivalisèrent d’ingéniosité pour maintenir des prix extrêmement bas afin que les enfants puissent se les offrir. Les bonbons à l’unité ou les chewing-gums se vendaient souvent pour quelques yens à peine, et les petits conditionnements permettaient aux enfants d’acheter une grande variété de friandises avec un argent de poche limité.
Les dagashi se déclinent sous une étonnante diversité de formes. Certains sont sucrés, d’autres salés. Parmi les variétés populaires figurent des encas de fruits de mer séchés, comme des lamelles de calmar, des biscuits de riz soufflé appelés okoshi, des nougats aux noix, des gelées de patate douce nommées imo yōkan, des beignets frits tels que les karintō, des caramels ou encore des crackers de riz. Les bonbons au sucre vivement colorés et les douceurs à base de fruits sont également courants. Parce que nombre de ces produits étaient conçus pour se conserver longtemps, ils faisaient souvent appel à des ingrédients séchés ou transformés.
Des friandises sociales
Les boutiques qui vendaient ces friandises, les dagashiya, étaient autrefois omniprésentes au Japon. Leurs étagères débordaient de snacks à bas prix, de jouets et de jeux de hasard. Les enfants pouvaient tirer une ficelle d’une boîte pour découvrir quelle confiserie ils avaient obtenue grâce au hasard, ou choisir un bâton dont la longueur cachée pouvait leur faire gagner un exemplaire supplémentaire. Pour eux, l’attrait dépassait les sucreries elles-mêmes : les dagashiya offraient une liberté de choix et un sentiment d’indépendance. Avec une poignée de pièces, un enfant pouvait décider, tenter sa chance, prendre de petits risques.
Les dagashiya faisaient aussi et surtout office d’espaces sociaux. Après l’école, les enfants s’y retrouvaient pour discuter, comparer leurs achats et s’attarder avant de rentrer chez eux. D’une certaine manière, la boutique de bonbons constituait une version miniature des quartiers de divertissement fréquentés par les adultes. Y entrer marquait une transition avec le monde structuré de l’école et la pression imposée par les parents à la maison.
Durant l’ère Shōwa (1926-1989), la culture des dagashi prospéra. Les friandises bon marché devinrent intimement liées à la vie quotidienne des enfants, et les fabricants ornaient souvent leurs emballages de personnages populaires tels qu’Ultraman ou Doraemon. Les stratégies marketing ne se concentraient pas seulement sur le produit lui-même, mais aussi sur des emballages attrayants et des présentations ludiques. Les anthropologues ont observé que les dagashi jouaient un rōle subtil dans la formation de la culture de consommation. En séduisant les enfants par des emballages colorés, des prix et des objets à collectionner, les fabricants initiaient les jeunes consommateurs aux plaisirs de l’achat et du choix. Dans le même temps, ces friandises demeuraient ancrées dans des traditions plus anciennes de douceurs simples et quotidiennes.


Une origine modeste
Pourtant, les dagashi ont toujours occupé une place ambiguë dans la culture alimentaire japonaise. Comparées aux wagashi raffinés – ces confiseries élégantes souvent associées à la cérémonie du thé – elles étaient jugées plus rustiques et moins sophistiquées. Leurs ingrédients étaient moins coûteux et leurs saveurs souvent plus simples. Certains historiens soulignent même que le caractère da (駄) dans da- gashi (駄菓子) s’écrit avec un idéogramme archaïque autrefois utilisé comme unité pour compter les charges de chevaux de bât, suggérant ainsi l’origine modeste et « low cost » de ces sucreries.
Malgré ce statut peu glorieux, les dagashi se sont profondément enracinés dans la vie quotidienne du peuple. D’ailleurs, un plat japonais célèbre, l’okonomiyaki, tire une partie de son origine d’un dagashi appelé mojiyaki, une pâte fine cuite sur une plaque chaude et parfois façonnée en caractères (moji) ou « mots » , ce qui lui valut son nom.
Pendant des décennies, les dagashiya prospérèrent. Les données gouvernementales indiquent qu’au début des années 1970, on comptait plus de 220 000 de ces confiseries à travers le Japon. Mais leur nombre a régulièrement diminué. En 2016, il en restait moins de 75 000. Même ces chiffres doivent être considérés avec prudence, car les données officielles incluent désormais les dagashiya avec les confiseries modernes et les chaînes. En 2025, SmartScrapers recensait 9 031 boutiques de confiseries de tout type au Japon. Parmi celles-ci, seulement 1 657 étaient en activité depuis plus de cinq ans. On est donc en réalité loin de l’authenticité des dagashiya tenus par des grands-mères à la retraite.
Plusieurs facteurs expliquent la disparition des dagashiya. L’expansion rapide des supérettes (konbini) et des supermarchés a introduit nombre de ces mêmes friandises dans des espaces de vente plus vastes. Parallèlement, les fabricants ont diversifié leurs gammes de produits, distribuant les dagashi par de nouveaux canaux. Encore aujourd’hui, beaucoup de ces douceurs classiques se trouvent dans les supérettes ou les magasins à 100 yens. Mais quelque chose d’essentiel s’est perdu en chemin. Les supérettes peuvent reproduire le rôle commercial des dagashiya, mais elles recréent rarement l’atmosphère sociale qui les caractérisait autrefois. Les enfants d’aujourd’hui disposent de moins de temps libre non structuré, passant souvent directement de l’école à des cours privés ou à des activités organisées. Leur vie sociale se déroule de plus en plus en ligne plutôt que dans des lieux de rencontre de quartier.
Les pressions économiques ont également transformé le secteur. La hausse des coûts des ingrédients, tels que le sucre et la farine, ainsi que l’augmentation des frais de transport et d’emballage, ont rendu plus difficile le maintien de prix bas. Les marges des dagashi sont notoirement faibles, pourtant fabricants et commerçants continuent d’en produire par fidélité à la tradition.
Un retour en grâce
Ces dernières années, la nostalgie a ravivé l’intérêt des adultes ayant grandi avec ces friandises. Certaines entreprises contemporaines ont réinventé le concept, créant des bars rétro où les clients peuvent grignoter les douceurs de leur enfance tout en consommant de l’alcool. D’autres lieux recréent l’atmosphère des anciennes rues commerçantes, avec leurs étalages de bonbons vintage et leurs jeux d’arcade. Les passionnés se désignent parfois comme des « chasseurs de dagashiya» , parcourant le Japon à la recherche de boutiques traditionnelles encore en activité. Quelques chaînes, comme Okashi no Machioka, proposent de vastes assortiments de dagashi, mais souvent sans le charme intime des anciennes échoppes de quartier. Ailleurs, des espaces thématiques comme Daiba Itchōme Shōtengai à Tōkyō recréent l’ambiance nostalgique des rues commerçantes du milieu du XXe siècle.
Malgré ces adaptations, l’avenir de la culture des dagashi demeure incertain. L’augmentation des coûts, les évolutions démographiques et les changements de mode de vie continuent de remodeler le secteur. Pourtant, les friandises elles-mêmes subsistent, perpétuées par de pe- tits fabricants et des commerçants travaillant avec des marges infimes. En fin de compte, les dagashi sont bien plus que de simples bonbons bon marché. Ce sont des fragments d’histoire quotidienne – de petits éclats colorés rappelant une époque où l’enfance était, pour les Japonais, un âge totalement différent, moins structuré, sans doute plus libre. Pour beaucoup d’adultes japonais, ces instants simples persistent dans la mémoire, preuve qu’une chose aussi humble qu’un bonbon peut contenir en elle tout un monde d’enfance.
*10 yens ≈ 0,06 € (avril 2026). Autrefois, certaines friandises coûtaient 10 yens ; aujourd’hui, la plupart des dagashi se vendent entre 20 et 50 yens. Dans les années 1970, beaucoup d’écoliers recevaient 5 à 10 yens par jour d’argent de poche. Aujourd’hui, ce montant est généralement d’environ 1 000 yens (≈ 6 €) par mois.