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    Accueil » Actu » Mémoire : Le plus vieux dagashiya du Japon
    Dossiers Dagashiya : les marchands de petits bonheurs

    Mémoire : Le plus vieux dagashiya du Japon

    Par Gianni Simone11/05/2026
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    Parution dans le n°157

    Cette modeste boutique de dagashi est tenue par la même famille depuis treize générations !

    Plus vieux dagashiya du Japon à Tokyo

    La devanture de la boutique n’a quasiment pas changé depuis l’époque d’Edo. 📸 Florent Gorges

    Le tramway bringuebalant de la ligne Toden Arakawa ralentit jusqu’à s’immobiliser à la station Kishibojinmae. De là, quelques pas suffisent pour rejoindre le calme des abords de Kishimojin-dō, un temple ancien niché dans le quartier résidentiel de Zōshigaya. À l’extérieur de l’enceinte, le Tōkyō moderne, bruyant, s’impose sans détour. Pourtant, à l’intérieur du domaine sacré, se dresse une petite cabane de bois qui semble presque intacte, comme soustraite au passage du temps. Cette modeste bâtisse abrite Kamikawaguchi-ya, généralement considérée comme le plus vieux dagashiya du Japon.

    Une origine remontant à l’époque d’Édo

    Kamikawaguchi-ya fut fondée en 1781, au cœur de l’époque d’Edo (1603-1868). Pour en prendre la mesure, il suffit de rappeler que l’ouvrage médical pionnier Kaitai Shinsho [nouveau traité d’anatomie], de Sugita Genpaku, venait d’être publié quelques années auparavant.

    Autrement dit, cette minuscule échoppe de confiseries remonte à une période où le savoir scientifique occidental commençait à peine à être traduit en japonais. Depuis plus de deux siècles, la boutique sert discrètement les visiteurs en ce même lieu. Le bâtiment actuel, érigé à la fin du XIXe siècle, a survécu à la fois au grand séisme du Kantō et aux terribles bombardements de Tōkyō durant la Seconde Guerre mondiale !

    Au premier regard, la boutique semble pourtant presque abandonnée. La structure n’est guère plus stable qu’une petite cabane de bois dotée d’une porte coulissante et d’un étroit perron. Mais dès que la porte s’ouvre, une vieille dame dispose des boîtes de sucreries à l’exté- rieur, et l’édifice se métamorphose en confiserie. « C’est primitif, n’est- ce pas ? » dit en souriant la propriétaire, Uchiyama Masayo. « Nous sommes sans doute le seul magasin au Japon à utiliser encore une porte coulissante en bois de ce type. »

    Le royaume des dagashi

    Les dagashi — friandises bon marché et colorées traditionnellement destinées aux enfants — constituent le cœur de la boutique. À l’in- térieur, étagères et plateaux débordent de douceurs anciennes et contemporaines : spécialités traditionnelles, favoris modernes, et même quelques créations originales.

    Pour les enfants, une boutique de dagashi a toujours été un lieu d’émerveillement. Son attrait ne réside pas seulement dans les sucreries elles- mêmes, mais dans la liberté de choisir. Les enfants arrivent en serrant leur maigres économies et passent de longues minutes à hésiter, à peser leurs options avant de faire leur sélection.

    Certaines familles fréquentent l’endroit depuis des générations. Des grands-parents, qui venaient déjà ici enfants, y reviennent aujourd’hui avec leurs petits-enfants. Une jeune femme, en parcourant les éta- gères, confie : « Ma mère m’a dit qu’elle m’avait amenée ici quand j’étais petite, mais je ne m’en souviens pas du tout.»

    Une gardienne de tradition

    Uchiyama-san est la treizième propriétaire d’une lignée remontant au fondateur ! Née dans cette famille de commerçants, elle commença à aider à la boutique dès l’enfance et y travaille depuis plus de soixante ans. Aujourd’hui encore, bien qu’ayant dépassé les quatre- vingts ans, elle ouvre presque chaque jour, ne fermant qu’en cas de pluie. « Quand j’étais jeune, les enfants jouaient dehors jusqu’à la tombée de la nuit, se souvient-elle. Sur le chemin du retour, ils s’arrêtaient ici pour acheter des sucreries.»

    La vie des enfants était alors bien différente. Il n’y avait ni smart- phones ni activités périscolaires organisées. L’espace ouvert autour du temple servait de terrain de jeu naturel où les enfants se rassemblaient pour parler, jouer et partager des bonbons. « L’époque a bien changé, mais la boutique est presque exactement la même qu’à cette époque» , dit Uchiyama-san avec un sourire empreint de nostalgie.

    Un nom ancré dans l’histoire Édo

    Le nom Kawaguchi-ya plonge ses racines dans l’histoire d’Edo. Au XVIIIe siècle déjà, il était largement associé aux marchands de confiseries. Des documents historiques mentionnent une boutique de sucreries ap- pelée Kawaguchi-ya près de Kishimojin au début du siècle, et ce nom devint si populaire que d’autres vendeurs commencèrent à l’adopter.

    En réalité, Kawaguchi-ya et un autre nom de confiserie, Kiriya, étaient autrefois considérés comme deux des grandes marques de sucreries d’Edo. Des boutiques portant le nom Kawaguchi-ya existaient en divers endroits, notamment près du pont de Ryōgoku. Dans ce sens, la boutique actuelle — aujourd’hui connue sous le nom de Kamikawaguchi-ya — peut être vue comme l’une des branches survivantes d’une tradition autrefois bien plus étendue.

    Une économie fragile

    Malgré son histoire prestigieuse, Kamikawaguchi-ya reste une boutique très modeste. « Quand j’avais une vingtaine d’années, j’allais dans le quartier des grossistes en dagashi à Nippori, se souvient Uchiyama-san. Je rapportais les bonbons enveloppés dans des furoshiki. »

    Aujourd’hui, le système est plus simple : un appel téléphonique suffit pour se faire livrer directement en boutique. Mais l’économie de l’activité demeure difficile. « La marge sur les bonbons est d’environ 20 %, explique- t-elle. Les mauvais jours, je ne vends que pour 800 yens. Cela représente un bénéfice de seulement 160 yens. »

    Le revenu mensuel de madame Uchiyama-san provenant de sa boutique s’élève à environ 25 000 yens, soit environ 200 euros en pouvoir d’achat. Elle complète ce très maigre revenu par sa pension, mais s’évertue à travailler pour une tout autre raison. « Je continue à cause des gens» , dit-elle. Au fil des décennies, elle a vu des générations d’enfants grandir sous ses yeux. Certains clients reviennent des années plus tard avec leur propre famille. Lors de fêtes traditionnelles comme Shichi- Go-San (la fête des enfants de 3, 5 et 7 ans), des parents lui demandent parfois de porter leurs enfants dans ses bras pour une photo souvenir. « Cela me rend heureuse» , confie-t-elle.


    Uchiyama-san sous la pancarte indiquant « Kamikawaguchi-ya, fondé en 1781 ». 📸 Florent Gorges
    Ces boites rouges en plastique sont caractéristiques des dagashiya. 📸 Florent Gorges
    Pendant les vacances et les week-ends, les enfants se précipitent pour sélectionner leurs friandises. 📸 Florent Gorges

    Le pouvoir des souvenirs

    Les visiteurs lui disent souvent que sa vieille cabane ravive des souvenirs puissants. « Cela me rappelle mon enfance» , déclare même un homme lors de notre visite. Un autre client avoue : « Quand j’étais petit, je ne pou- vais pas me permettre ces bonbons. Mais maintenant, enfin, je le peux.»

    D’ailleurs, plus d’une centaine de variétés de dagashi garnissent les étagères. Parmi les favoris des clients figurent les kinakobō (friandises à la farine de soja. Voir la page 25), les fugashi au sucre brun, les bonbons konpeitō, les en-cas de calmar vinaigré, les pastilles sucrées au goût de limonade ramune, les mini-beignets ou encore les bâtonnets de caramel. L’un des articles les plus populaires est un bonbon dans lequel est planté un bâtonnet. Après avoir enfourné le bonbon, si l’extrémité du bâton est rouge, l’acheteur gagne le droit d’en avoir un autre gratuit !

    Cependant, le monde autour de la boutique a profondément changé. « Les dagashiya disparaissent» , constate Uchiyama-san avec simplicité. « On n’y peut rien.» Le déclin démographique du Japon signifie moins d’enfants, tandis que supermarchés et supérettes vendent désormais les mêmes friandises. « Parfois, de jeunes mères entrent et disent : “Oh, ils vendent ça à la supérette.” Et là, tout est dit…» .

    La difficulté de continuer

    Tenir une boutique aussi ancienne n’est pas chose aisée. Uchiyama -san s’interroge parfois sur son avenir. « J’ai déjà pensé à fermer» , admet-elle. « Mais chaque fois que je vois les clients sourire, je suis heureuse de l’avoir laissée ouverte.» L’hiver est particulièrement rude : la boutique est presque à l’air libre, et un petit chauffage protège à peine du froid. Uchiyama-san refuse de porter des gants, car ils l’empêchent de manipuler les bonbons. « Je ne pourrais pas bien attraper les dagashi » , dit-elle. Ses mains rougies témoignent des hivers endurés au fil des décennies.

    Malgré ces difficultés, Kamikawaguchi-ya continue d’attirer des visi- teurs venus de tout le Japon et de l’étranger. La boutique est apparue dans des médias internationaux, et certains voyageurs entreprennent un véritable pèlerinage pour la découvrir. Parmi ses visiteurs figurent, au fil des ans, des acteurs célèbres et d’autres personnalités. Pourtant, pour Uchiyama-san, l’essentiel est ailleurs. « Le plus grand trésor de cette boutique, ce sont les liens que nous avons tissés, dit-elle. Voir les enfants gran- dir et revenir avec leur propre famille… c’est quelque chose de très précieux. »

    Une île mémoriel au coeur de Tôkyô

    Debout dans le calme du temple, avec le Tōkyō moderne juste au-delà du portail, Kamikawaguchi-ya apparaît comme une petite île de mémoire. Le plaisir de choisir une friandise, l’anticipation de l’ouvrir, les rires partagés entre copains — autant d’expériences simples, mais durables. Depuis plus de 240 ans, cette minuscule boutique offre ces instants à savourer génération après génération. Et tant que la porte coulissante continuera de s’ouvrir chaque matin, l’esprit des dagashi perdurera. ●

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