A Tokyo, 48 heures après…

Devant la tragédie qui a frappé le nord-est de l’archipel, les Tokyoïtes, à l’image des autres Japonais, pensent déjà à l’avenir.

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Dimanche 13 mars 2011, dans le parc de Yoyogi à Tokyo © Alissa Descotes-Toyosaki

Je me rappelle ce dimanche après-midi. Une journée ensoleillée de mars qui apportait les senteurs du printemps, avec une légère brise de fin d’hiver. Dans le parc de Yoyogi, des couples et des groupes d’amis s’étaient réunis pour un pique-nique sous les pruniers en fleurs. Le rose tendre contrastait avec la pelure dégarnie des arbres et invitait à la calme contemplation.
Nous étions au surlendemain du grand séisme, un cataclysme de magnitude 9 dont le tsunami avait pulvérisé toute la côte nord-est du pays. A Tokyo, la puissance et la longueur de la secousse avait reveillé le spectre du Kantô Daishinsai, le grand tremblement de terre du Kantô. Une catastrophe prévue, attendue et calculée depuis 1923, date à laquelle Tokyo s’était transformé en champ de ruines. Dans ce parc du centre de la capitale, on aurait plutôt pensé à un dimanche férié où la moitié des habitants serait partie en week-end. Mais tout autour, le calme des rues atteste d’une situation anormale, jamais vue. Pas d’images sur les écrans géants, pas de musique ni de haut-parleurs dans les rues. Vidés de leur clientèle, les magasins à la mode de Shibuya contrastent avec les queues gigantesques devant les stations-service et les supermarchés de la périphérie.
Tokyo by night ressemble à une ville sinistrée, ce qu’elle est en réalité. “Il n’y a pas eu de victimes ici, mais nous vivons par procuration toute l’horreur de la situation à quelques centaines de kilomètres de chez nous”, dit Hase, un journaliste indépendant. En effet, la réaction des gens de la capitale a été si solidaire que, dès le 14 mars, les gens ont repris le travail dans des conditions épouvantables. “Le jour du séisme, tout s’est arrêté à Tokyo, il y avait une foule de gens qui marchaient vers leur domicile ou des abris, c’était impressionnant”, ajoute Hase. A présent, le trafic des trains est tellement réduit qu’on met des heures à arriver au bureau. “Shôganai ! On n’y peut rien.  Dans le Tôhoku les gens souffrent horriblement, Gambare nihon ! Courage !” crie un salaryman qui fait la queue depuis une heure juste pour rentrer dans la station de Meguro. La situation de crise du pays a fait valoir dans le monde entier l’étonnante endurance des Japonais. D’un air placide, il se mettent méthodiquement à attendre pour l’essence, la nourriture et le métro alors que la veille ils allaient faire leur course à pied à 2 heures du matin dans les superettes du quartier. Au paradis de la consommation nippone, cette force d’adaptation est le reflet d’un long entrainement psychologique que même le confort urbain n’a pas réussi à annihiler. Loin d’être passifs face à une catastrophe naturelle, les Japonais cherchent immédiatement à réagir.
“On ne pense pas à partir à l’étranger ou se réfugier autre part. On est déjà dans la logique de l’après-séisme, de la reconstruction”, affirme un éditeur accoudé au comptoir d’un bar. Il est 18 heures et quelques habitués arrivent, s’échangeant de grands sourires. “Ah Ono-san, tu vas bien. Je croyais que tu étais meluto-dawnu ! “  Ono-san a de la famille près de Fukushima, mais se contente de rigoler à cette plaisanterie vraiment douteuse. “C’est quoi melt down ?” L’air naïf d’un photographe fait marrer tout le monde. Le terme anglais “melt down” ressassé par tous les médias japonais pour désigner la fusion des réacteurs de Fukushima est en vogue à Tokyo. On sourit en silence en se réchauffant autour du poêle à charbon comme si on était à l’après-guerre.
Il y a là un scénariste au chômage, un photographe dont la fête d’anniversaire a été annulée, un éditeur qui n’a plus de quoi imprimer, car les usines de papier du Tôhoku ont été détruites, un restaurateur indien de curry rice qui ferme tous les jours à 17h, un salaryman coincé ici à cause de la brusque interruption du métro. Tout le monde a perdu quelque chose dans cette crise énorme et ne parle que de la menace nucléaire en regardant sur son smartphone les derniers tweets. Mais cela fait déjà partie du quotidien. Amour de la patrie, solidarité, résignation, confiance exagerée dans le gouvernement ?  Cinq jours après la catastrophe, la ville la plus peuplée du monde qui vit dans la crainte journalière d’un nuage radioactif n’a jamais paru aussi énergique. “On a beau s’inquiéter, il faut faire tourner la machine ! Qu’est-ce-qu’on peut faire dans l’immédiat, à part travailler ?”  lâche l’éditeur. Le photographe lui est en train de distribuer à tout le monde un gros paquet de kleenex qui lui a été envoyé par un sponsor. Tokyo souffre en effet d’une pénurie grave de papier toilette, seul indice qui dénote un léger stress de la population nippone. Devant la contemplation d’une fleur de cerisier, l’âme japonaise s’élève vers l’éphémérité de la vie, mais dans les embouteillages, les incertitudes de l’avenir ont parfois le dessus.
Alissa Descotes-Toyosaki