A fleur de peau

Les blessures liées à la catastrophe restent vives. Il faut les soigner pour tourner la page.

 

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A la Maison des souvenirs, témoignages de la gravité de la catastrophe subie en mars 2011. ©Koga Ritsuko

Nous avons pris un taxi sous la pluie dans la ville d’Ishinomaki. Le chauffeur a marmonné : “Ici, de la pluie, on n’en veut plus”. D’après lui, après le séisme, les terrains se sont affaissés de 1,2 m au maximum à Ishinomaki. Aussi à la moindre pluie, les eaux débordent de partout encore aujourd’hui. Comme cela, malgré quatre ans passés, la ville est confrontée encore à divers problèmes empêchant ses citoyens d’avoir une vie comme avant, y compris dans leur cœur. Il est à craindre que des blessures demeureront sans avoir été soignées. “Tout juste après le séisme, dans la  confusion totale, on a beaucoup glorifié la patience et le courage des habitants de la région du Tôhoku qui ont fait face à la catastrophe en silence, mais en réalité, en taisant les souffrances subies, les séquelles psychologiques sont prégnantes”, affirme Akiyama Yuhiro, journaliste à l’Ishinomaki Hibi Shimbun. Nous avons alors interrogé Takeuchi Hiroyuki, ancien journaliste, devenu directeur de “kizuna no eki” (Station de liaison), un lieu créé pour que les gens puissent se réunir et échanger (voir Zoom Japon, n°40, mai 2014). “Ceux qui viennent ici se lâchent et se plaignent. On entend des mots qui ne sont pas sortis devant les journalistes avec leur calepin et leur crayon. Angoisses concernant la vie quotidienne, instabilité psychologique de ceux dont les membres de la famille sont portés disparus. Ceux-ci ne peuvent être traités de la même manière que les morts. Ces familles ne savent où se placer psychologiquement. Il leur faudra faire le deuil à un moment donné. Ces jours-ci, je pense souvent au terme « syndrome post-traumatique ». J’ai l’impression que le nombre de personnes atteintes par ce genre de problèmes ne cesse d’augmenter. C’est très inquiétant. A mon avis, on peut dire la même chose des enfants qui reçoivent une éducation qui les incite à être courageux sans se plaindre”.
Mme Ôhta Tomoko qui habite à Sendai, a créé l’association “Kids Media Station” dans le but d’encourager la prise de parole de ces enfants, et de transmettre leurs messages plus largement dans le futur. A Ishinomaki, elle forme des “kodomo kisha” (graines de journalistes). Les enfants se rendent sur les zones sinistrées pour réaliser des enquêtes et rédiger des articles en se basant sur leurs propres impressions. Les frais nécessaires sont pris en charge par diverses organisations soutenant la reconstruction ou par des dons individuels ou d’entreprises. Peace Boat Center, actif sur place dès le début du séisme, accueille toujours des bénévoles de l’extérieur de la préfecture en les mettant en contact avec les endroits qui le nécessitent. Depuis octobre 2011, cette association publie aussi le bimensuel Kasetsu Kizuna Shimbun (Journal de liaison des habitants des logements provisoires) afin de fournir des informations aux habitants de logements provisoires. Le journal y est distribué directement et donné de la main à la main en les sortant ainsi de leur isolement et en prévention des suicides. Les dépenses sont assurées par de rares publicités des commerçants du quartier et une subvention de l’association américaine, AmeriCares.

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Peace Boat Center accueille encore des bénévoles venant de différentes régions de l’archipel. ©Koga Ritsuko

L’association Mirai Sapôto Ishinomaki (Support pour le futur Ishinomaki) a  mis en place au centre-ville Tsunagu-kan (Maison des souvenirs à transmettre) où ils exposent des panneaux montrant l’état des sinistres, et organisent des rencontres pour écouter des sinistrés raconter leurs expériences personnelles. Ils ont aussi développé une application pour smartphones et tablettes avec laquelle l’on peut voir les dégâts causés par le sinistre et découvrir le passé, le présent et le futur d’Ishinomaki ; l’utilisateur peut se promener en regardant la photo au moment du sinistre de chaque coin de la ville. Mais le futur de leurs activités est incertain. “Les activités de ce lieu sont financées par des subventions. Une fois la période de reconstruction intensive passée, la pérennité financière n’est pas assurée. De plus, il y a des gens qui sont contre le fait que le séisme devienne l’objet de tourisme. Nous, nous pensons simplement que ces activités sont nécessaires pour préserver des vies humaines”, raconte Nakagawa Masaharu, le représentant de cette organisation, qui est arrivé ici de Kyôto comme bénévole et qui est toujours là.
Après le séisme, la ville a accueilli au total 280 000 bénévoles en un an. Malgré la situation chaotique du début, un système d’aide supérieur s’est mis en place très tôt. C’est le résultat d’une collaboration étroite entre l’administration (y compris les Forces d’autodéfense), le Centre de Bénévolat qui accueillait les volontaires individuels et le Comité de coordination des associations en plus de l’Université d’Ishinomaki Senshû qui a offert ses locaux comme base d’activités de bénévoles.
Aujourd’hui, dans les zones sinistrées, il y a encore des habitants qui vivent dans l’angoisse à cause d’une vie quotidienne précaire. Tout autour de cela, des gens travaillent pour l’avenir de ce lieu comme nous venons de voir, le pays qui définit le budget, et les communes qui ajustent entre ces parties. Pour que la renaissance puisse avoir lieu dans les meilleures conditions, il est indispensable que toutes les parties tissent des liens forts visant le même but, sans oublier de veiller sur ce qui est invisible.
Koga Ritsuko