Yamada Yôji : héraut du Japon éternel

Immense réalisateur au Japon, peu connu en dehors de l’archipel, Yamada Yôji méritait bien un numéro spécial.

Tokyo, March 10 2015 - Shibamata, in the footsteps of Tora-san and Yoji Yamada. Yoji Yamada museum.
Portrait du cinéaste présenté au musée qui lui est consacré dans le quartier de Shibamata, à Tôkyô ©Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

« Lorsque j’étais jeune, je trouvais les films d’Ozu ennuyeux”. La confession de Yamada Yôji est de janvier 2013. A cette date, le cinéaste sortait sur les écrans japonais Tôkyô Kazoku (Tokyo Family, 2013), un remake de Voyage à Tokyo (Tôkyô Monogatari, 1953), dans lequel il rendait un hommage soutenu au maître d’Ofuna, lieu où se situaient les studios de la Shôchiku. Il y fit son entrée en 1954 pour écrire notamment des scénarios pour Nomura Yoshitarô. Satisfait de sa collaboration, ce dernier l’aida à obtenir sa première réalisation en 1961. Nikai no tanin [L’étranger du 1er étage], un moyen-métrage dans lequel on trouve déjà de nombreux éléments caractéristiques de sa filmographie à venir : la famille, l’humour et la vie des petites gens. A l’inverse du cinéma d’Ozu qu’il considère alors comme « petit-bourgeois », Yamada se pose très vite comme le cinéaste du peuple. Pour ce fervent admirateur de Kurosawa Akira dont les films ont donné lieu à la création de héros en relation avec leur époque (le docteur Sanada dans L’Ange ivre, l’inspecteur Murakami dans Chien enragé ou encore le chef de bureau Watanabe dans Vivre), il ne s’agit pas d’aboutir au même résultat, mais d’observer le quotidien à travers l’existence de personnages ordinaires. S’il n’a jamais revendiqué un engagement politique particulier, bien qu’il ait, à l’occasion, soutenu des candidats du Parti communiste, Yamada s’est toujours placé dans le camp du peuple. Shitamachi no taiyô [Le soleil de Shitamachi, 1963], son premier long-métrage, en est l’illustration. Il y raconte le quotidien des quartiers pauvres du vieux Tôkyô. La vie n’y est pas toujours rose, mais il existe une solidarité et une fierté grâce auxquelles les habitants parviennent à sortir la tête de l’eau. Ce film marque sa rencontre avec la jeune actrice Baishô Chieko avec qui il va par la suite tourner à de nombreuses reprises.
Shitamachi no taiyô connaît un certain succès tout comme la chanson du générique interprétée par Baishô Chieko qui va devenir un des hits de l’année. Cela conduit Yamada à poursuivre dans cette voie. Dans les titres mêmes de ses réalisations suivantes, on retrouve sa volonté de rester proche du peuple. Les termes baka (idiot), fûraibô (vagabond), fûten (glandeur) figurent souvent dans les productions qu’il dirige tout au long des années 1960. Baka marudashi (L’honnête idiot, 1964) ou encore Natsukashii fûraibô (L’adorable vagabond, 1966) préfigurent ce qui va constituer son œuvre la plus populaire, la série Otoko wa tsuraiyo (C’est dur d’être un homme) dont le premier volet sort en 1969. Constituée de 49 films, cette série a rythmé, à raison de deux sorties annuelles, la vie cinématographique des Japonais jusqu’en 1996, date à laquelle l’acteur principal Atsumi Kiyoshi décède. Ce dernier interprète de Tora-san, personnage un peu paumé, toujours prêt à aider son prochain, faignant, en quête de la femme de sa vie, va devenir l’un des personnages les plus importants du cinéma nippon. « Tora-san, c’est le visage du Japon », affirme la Shôchiku dans ses publicités. Dans un pays en plein bouleversement politique – la fin des années 1960 est marquée par de violentes manifestations étudiantes – et économique – le pays vient de se hisser au troisième rang mondial derrière les Etats-Unis et l’URSS –, l’apparition de Tora-san est une respiration. Il incarne l’esprit du vieux Tôkyô dans lequel chacun peut se retrouver. Chaque film de la série est aussi l’occasion de découvrir une région et le caractère bien trempé de ses habitants, mais les gens se passionnent pour les amours de Tora-san. Ce cœur d’artichaut tombe invariablement amoureux sans jamais parvenir à concrétiser. Les personnages féminins que l’on finit par baptiser affectueusement « madone » sont interprétés par les vedettes de l’époque, ce qui contribue aussi à sa popularité. En entreprise avisée, la Shôchiku sort un opus de la série en mai au moment de la golden week, semaine de jours fériés dont la plupart des Japonais profitent, et en décembre pendant les fêtes de fin d’année. Au total, Otoko wa tsuraiyo a attiré près de 80 millions de spectateurs entre 1969 et 1996 sans compter les centaines de millions de téléspectateurs puisque Tora-san est encore aujourd’hui omniprésent sur les petits écrans de l’archipel.

Tokyo, March 10 2015 - Shibamata, in the footsteps of Tora-san and Yoji Yamada. Yoji Yamada museum.
Quelques bobines de films réalisés par Yamada Yôji qui sont exposées à son musée de Shibamata. ©Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Avec cette série qu’il a dirigée à l’exception de deux volets, Yamada Yôji s’est imposé dans le cœur du public qui reconnaît en lui un fin observateur de la structure familiale. Elément crucial de la société, la famille a souvent été l’objet de films. La Shôchiku est le studio qui en parle le plus et le cinéaste de référence en la matière est Ozu Yasujirô qui a tourné la plupart de ses plus grands films dans les studios d’Ofuna. La façon d’aborder ce thème est très différente entre Yamada et Ozu qui n’ont fait que se croiser là-bas si l’on en croît le réalisateur d’Otoko wa tsuraiyo. Il n’empêche qu’un « style Ofuna » s’est peu à peu forgé et a fini par atteindre Yamada Yôji. Au point que le cinéaste Oba Hideo a pu dire qu’on « retrouve cette tradition à travers le talent remarquable de Yamada ». Ce qui le distingue d’Ozu, c’est que l’échec social ne devient pas un facteur de division ou de déception au sein de la famille. Quand Ozu le pointe dans Le fils unique (Hitori musuko, 1936) où la mère jouée par Iida Chôko exprime ses regrets de ne pas voir son fils vivre au cœur de la capitale, ou dans Voyage à Tôkyô quand le père interprété par Ryû Chishû manifeste sa peine devant la situation de son fils, certes médecin, qui doit exercer loin du centre de Tôkyô, Yamada Yôji offre une vision plus unie. Kazoku (Famille, 1970), qui sort juste après le troisième volet des aventures de Tora-san, en est la parfaite illustration. Il y décrit l’installation d’une famille qui a quitté le sud de l’archipel pour Hokkaidô, l’île septentrionale, avec une simplicité désarmante et une chaleur des sentiments absente du cinéma d’Ozu. On retrouve cette approche dans une série de quatre films intitulée Gakkô (L’école) qu’il entame en 1993. Cette fois, il aborde la relation parent-enfant à un moment où le système scolaire japonais – le fameux empire du concours – est remis en question. Là encore, le cinéaste met l’accent sur l’unité plutôt que sur la rupture. Le seul long-métrage qui tranche avec cet état d’esprit est Musuko (Mon fils, 1991) que Yamada présente d’ailleurs comme étant « [son] Voyage à Tôkyô ». Il traite la relation compliquée entre un père resté vivre à la campagne et son fils installé dans la capitale après le décès de la mère. Souvent considéré par les critiques étrangers comme le meilleur film de Yamada, il doit cette notoriété à sa filiation directe et revendiquée avec le maître d’Ofuna.
L’approche est évidemment réductrice, car elle évacue tout ce qui fait la richesse et la singularité de ce réalisateur. Certains peuvent estimer que Tora-san est par trop « japonais », donc incompréhensible au-delà des côtes de l’archipel, mais de nombreux autres de ses films montrent que son œuvre a une portée universelle. Fin observateur des évolutions de la société industrielle, Yamada Yôji aborde les questions sociales avec une finesse rare comme en témoignent Furusato (Mon village, 1972) qui décrit la vie difficile sur une île de la mer Intérieure ou Harakara (Mes frères, 1975) dont l’action se déroule dans un village du nord-est du pays où la population tente de monter un spectacle musical. Avec Shiawase no kiiroi Hankachi (Les mouchoirs jaunes du bonheur, 1977), il aborde la question de la réinsertion d’anciens criminels dans un road-movie tourné à Hokkaidô avec le regretté Takakura Ken et la fidèle Baishô Chieko. Le film a fait l’objet de deux remakes, l’un thaïlandais en 1981 et l’autre américain en 2008, The Yellow handkerchief d’Udayan Prasad, avec William Hurt. Auteur de la très grande majorité des scénarios qu’il tourne, en collaboration notamment avec Asama Yoshitaka, Yamada Yôji a su construire un style et un univers uniques qui en font un des cinéastes les plus appréciés au Japon. S’il n’a pas choisi de casser les codes comme ont pu le faire les cinéastes de la Nouvelle vague japonaise qui ont débuté en même temps que lui, il a réussi à imposer ses choix et conquérir le public japonais. Il a par exemple écrit les scénarios d’une autre série cinématographique très populaire adaptée du manga Tsuribaka nisshi [Journal d’un fou de pêche] dont le premier volet est sorti en 1988. Interprétée par Nishida Toshiki ou encore le grand Mikuni Rentarô, elle s’est achevée en 2009 après 22 succès qui constituent une ode à l’amitié.
Si Yamada Yôji est reconnu comme un cinéaste de premier plan au Japon, il a plus de mal à se faire un nom à l’étranger. Outre Musuko pour son héritage ozuesque, il s’est surtout fait remarquer pour ses trois seuls films de samouraï, jidaigeki comme on dit au Japon, tournés au début des années 2000. Le Samouraï du crépuscule (Tasogare seibei, 2002), nommé aux Oscars avec Sanada Hiroyuki et Miyazawa Rie, La Servante et le samouraï (Ka­tsushi ken : oni no tsume, 2004) avec Nagase Masatoshi et Bushi no ichibun (Love and Honor, 2006) avec Kimura Takuya. Un comble pour un réalisateur qui a surtout ancré son œuvre dans la société contemporaine. Toutefois, ces trois longs-métrages mettent en valeur encore son désir de se concentrer sur les petites gens. Pas question de héros, Yamada s’intéresse aux sabreurs de basse extraction obligés de prendre les armes pour défendre leur honneur. On commence néanmoins à s’intéresser à lui. En 2010, le Festival de Berlin, qui avait déjà retenu Downtown Heroes (1988) en compétition, lui attribue la Caméra de la Berlinale pour l’ensemble de son œuvre. La Maison au toit rouge (Chiisai ouchi, 2014) a valu à son interprète principale Kuroki Haru de remporter l’ours d’argent au même festival. Cette reconnaissance internationale même tardive n’est que justice alors qu’au Japon, il n’a cessé de collectionner les récompenses. Un musée en son honneur a même été inauguré en décembre 2012 à Shibamata, le quartier populaire de Tôkyô où Yamada Yôji avait choisi de faire vivre son héros éternel Tora-san.
Odaira Namihei