Expérience : Quand l’artisanat devient art

Installé sur l’île de Shikoku, Tominaga Keiji fabrique des cloisons de papier selon des techniques traditionnelles.

Johann Fleuri pour Zoom Japon
Johann Fleuri pour Zoom Japon

Chaque shôji raconte une histoire.” Ceux de Tominaga Keiji reprennent régulièrement des motifs de vagues, de montagnes ou de scènes du quotidien comme celle de la confection du riz. D’un pas pressé, l’homme se dirige vers un temple situé non loin de son atelier, implanté dans la ville même de Tokushima. En entrant dans le bâtiment, on aperçoit rapidement un shôji somptueux qui fait office de fenêtre dans la pièce principale. Long de plusieurs mètres, d’une simplicité désarmante, les éléments de décoration de bois, si finement exécutés, ne peuvent que susciter l’admiration.
“Ce panneau retrace le parcours d’une jeune fille qui a beaucoup souffert, commence à expliquer le maître artisan. Son mari est mort lors d’une bataille qui a eu lieu ici à Shikoku. Malgré son chagrin, elle reste fidèle et continue de protéger la préfecture de Tokushima”, poursuit-il alors. “Elle est originaire de Chiba, c’est pourquoi on voit un prunier ici, symbole de sa région natale. Elle est seule. Mais ne perd pas courage : elle finit par se transformer en oiseau.” Et s’envole par dessus la vague. Maître-artisan, Tominaga Keiji est avant tout un véritable artiste. Il représente la quatrième génération de l’atelier K`Z Craft. Là, on fabrique des shôji selon une technique unique et un savoir-faire précieux transmis de père en fils depuis 1875.
En matière d’architecture, les shôji questionnent, de manière unique, les notions de volumes et d’intérieur de la maison : en effet, les cloisons de papier, modulables à volonté, redéfinissent les espaces en fonction des besoins et des saisons. La chaleur du bois est propice à un foyer chaleureux qui appelle à à la détente et à la sérénité. Très utilisé autrefois dans les maisons traditionnelles japonaises, c’est un savoir-faire qui tend malheureusement à se perdre dans l’archipel nippon aujourd’hui. Comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père avant lui, Tominaga Keiji perpétue un savoir-faire traditionnel, “entièrement à la main. Nous n’utilisons aucune machine : je joue avec les matériaux afin de pouvoir les plier avec la chaleur de l’eau chaude.” Tout simplement.
Dans le showroom de son petit atelier, les couleurs du bois réchauffent. On se sent à la maison dans cette ambiance feutrée et confortable. Les shôji réalisés, mais également les lampes, les meubles sont d’une finesse exquise. Le tressage est précis et magnifique. “Je veux que mon travail dure toujours. Et surtout qu’il dégage un sentiment joyeux et de bonheur à qui les utilise. Le ressenti est la base et l’émotion qu’il procure sont le cœur de mon travail. Je souhaite aussi qu’il inspire des générations futures. Pour que ce savoir-faire continue de trouver des artisans dévoués.”
A quelques pas de son atelier, de l’autre côté de la ruelle, Tominaga Keiji pointe du doigt une bâtisse traditionnelle. C’est la maison de famille “où j’entrepose tout un tas de choses, notamment les shôjis confectionnés par mon père”. Il tient à présenter l’espace qu’il conserve religieusement à l’étage. Le joyeux bazar de pièces de bois sculptées en tous genres et de shôji de toutes tailles, fait tout à coup place à un grand panneau représentant un homme, sous une ombrelle, qui observe une grenouille qui tente d’attraper une branche en sautant. Il raconte alors à quel point l’ouvrage a changé sa vie. “Quand j’étais petit, mon père m’a montré ce shôji qu’il avait lui-même réalisé entièrement : il m’a alors expliqué qu’il était l’homme et que j’étais la grenouille. La petite grenouille saute pour faire de son mieux et tenter d’attraper la branche : l’homme l’observe et simplement par le regard l’encourage à réussir. L’homme sait que la grenouille parviendra à attraper la branche un jour. Avec le temps et beaucoup d’efforts et de travail.” Le visage de Tominaga Keiji s’obscurcit soudainement. “Mon père est décédé en février dernier. J’étais enfant lorsqu’il m’a présenté ce panneau et j’ai tout de suite pris conscience que je ferai ce métier moi aussi. Qu’il ne faudrait pas se décourager parce que l’apprentissage serait long et difficile. Tout mon travail est parti de ce jour là très précisément : du moment où mon père m’a raconté cette histoire. J’ai su qu’il fallait que je me batte pour y arriver et que mon père et ma famille seraient là pour m’encourager.”
Le moins que l’on puisse dire c’est que Tominaga Keiji s’est imposé dans cette discipline difficile. Son parcours est très impressionnant. Né en 1957 à Tokushima, il a fait des études à Kyôto avant de rejoindre la menuiserie familiale en 1982. En 2001, il s’est fait remarquer en exposant pour la première fois à Tôkyô, un panneau réalisé avec du cèdre de Tokushima. Cette même année, il a commencé à travailler de plus en plus avec Kyoto.
A partir de l’année suivante, il a régulièrement exposé dans la capitale et participé à des conférences sur les notions d’espace en architecture dans diverses universités du pays. En 2006, il remporte un premier prix national pour son travail. Récompenses et marques de reconnaissance ne feront que pleuvoir les années suivantes. En 2014, il est reconnu artisan d’excellence de Tokushima et devient maître-artisan d’Awa (ancien nom de Tokushima). Très attaché à sa région natale, Tominaga Keiji est fier de sa ville. “Comme tout natif du coin, j’adore danser”, s’amuse-t-il. En effet, la région est connue dans tout l’archipel pour être le berceau de l’Awa-odori, une danse folklorique. Le festival local, organisé entre les 12 et 15 août, attire plus d’un million de personnes originaires de tout le pays.
Si au Japon, l’artisan travaille énormément avec “Kyôto, une ville que j’adore”, il est également invité à présenter ses travaux dans le monde entier, à Taiwan, en Italie ou en France. Mais aussi à Dubai, en Allemagne, en Corée ou en Chine. Le shôji s’exporte et plaît à l’international. Dans l’archipel, huit temples ont acquis une ou plusieurs de ces réalisations. Récemment,“on m’a demandé de construire une salle de concert à Taïwan. J’anime régulièrement des conférences dans ce pays”, confie-t-il. Cerise sur le gâteau, il travaille aussi pour l’Empereur Akihito. Mais pas la peine d’insister, il ne dira pas quels sont les types d’objets qu’il confectionne pour la famille impériale japonaise. “Le contenu de ces commandes reste entièrement confidentielle, sourit-il. La seule chose que je peux dire est que ce sont des pièces uniques, réalisées dans un bois particulièrement précieux.”
Johann Fleuri