Politique : La menace fantôme

Fondée il y a 20 ans, la Nippon Kaigi est devenue le mouvement conservateur le plus influent du pays.

Abe Shinzô au sanctuaire Yasukuni en décembre 2013. La Nippon Kaigi s’appuie sur des organisations shintoïstes pour relayer ses messages. / DR

Si l’on en croit son site , la Nippon Kaigi est juste “un mouvement populaire qui dispose d’un réseau dans tout le pays”. Une définition simple un peu réductrice pour cette organisation qui, en 20 années d’existence, est devenue l’une des plus influentes du Japon. Son nom traduit littéralement signifie “Conférence du Japon”, ce qui en soit ne veut pas dire grand-chose, mais les quatre caractères qui le composent peuvent provoquer chez certains un frisson de peur. Dans le contexte mondial actuel où populisme et nationalisme s’imposent de plus en plus ouvertement comme l’a illustré la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis, la Nippon Kaigi ne constitue pas une incongruité. Cependant, ce qui la distingue d’autres organisations qui peuvent défendre dans le monde des positions parfois ultraconservatrices, c’est son goût pour la discrétion. Il ne s’agit pas pour autant d’une société secrète. Ses 38 000 membres parmi lesquels des personnalités politiques de premier plan sont là pour le prouver : 65 % des ministres du gouvernement actuel en sont membres. Elle a pignon sur rue, mais elle ne cherche pas la publicité. Son mode de fonctionnement est la pression plutôt en coulisses afin d’être sûre d’obtenir un résultat à la hauteur de ses espoirs. Une trop forte publicité sur ses activités pourrait la desservir, car une partie de l’opinion publique serait tentée de s’intéresser à elle et à lui demander éventuellement de rendre des comptes.
Cependant, au cours des derniers mois, les quatre caractères de son nom ont occupé de plus en plus souvent les pages des journaux et des magazines, et pas seulement celles des publications traditionnellement opposées à la politique de l’actuel gouvernement. L’ensemble des médias s’est, semble-t-il, enfin préoccupé de son existence et de son rôle dans la vie politique japonaise. Plusieurs ouvrages la concernant ont également été publiés au cours de l’année écoulée, certains d’entre eux bénéficiant d’un vif intérêt des lecteurs. Celui de Sugano Tamotsu, Nippon Kaigi no kenkyû [Etude sur la Nippon Kaigi, édition Fusôsha, inédit en français], s’est écoulé à plus de 150 000 exemplaires depuis sa sortie en mai 2016. Un succès jugé trop important puisque l’organisation a obtenu, le 6 janvier, par l’intermédiaire d’une plainte déposée par un homme cité dans le que celui-ci soit retiré de la vente. Le tribunal de Tôkyô qui a ordonné la suspension du titre a estimé que la poursuite de sa mise en vente contribuerait à “provoquer des dommages graves et irréparables” à la réputation de cet individu, ancien membre d’une organisation religieuse proche de la Nippon Kaigi. Dans son essai, Sugano Tamotsu explique qu’il a poussé certains membres de son organisation à s’endetter pour acheter les publications de propagande qu’il publiait, entraînant des suicides parmi eux sans qu’il change sa manière de procéder. Le jugement rendu par ce tribunal a suscité de nombreuses réactions négatives. Bon nombre d’observateurs ont estimé qu’en cas de diffamation, il existait d’autres moyens de rendre justice que de retirer un ouvrage des rayons de librairie. Ils ont vu l’illustration de la puissance de la Nippon Kaigi et ont surtout dénoncé la menace que ce genre de décision faisait peser sur la liberté d’expression dans l’archipel.