Le retour des machikôba

Longtemps déconsidérées, les petites entreprises de quartier retrouvent peu à peu grâce aux yeux des Japonais.

En dépit de leur côté parfois dépassé, les petites entreprises de l’archipel possèdent un savoir-faire sur lequel comptent les plus grandes multinationales. / Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Malgré des difficultés enregistrées ces dernières années, Sony reste une des entreprises de référence de l’industrie japonaise. Elle dispose d’usines à travers le monde et emploie des centaines de milliers de personnes. Son gigantisme a fait oublier à la plupart des gens qu’à l’origine, la société fondée, en 1946, sous le nom de Tôkyô Tsûshin Kôgyô par Morita Akio et Ibuka Masaru, n’était qu’une machikôba, une usine de quartier, comme on en trouvait des centaines dans le quartier de Nihonbashi, à Tôkyô. Installés dans un bâtiment de quelques dizaines de mètres carrés, les deux hommes ont transformé leur petite entreprise en un géant planétaire de l’électronique et du divertissement. Un succès dû en grande partie au transistor grâce auquel ils ont créé des appareils de radio portatifs qui ont envahi les poches de millions de personnes. Les exemples d’une machikôba comme Sony devenue une multinationale ne sont guère nombreux. D’ailleurs, l’image de ces petites entreprises de quartier où le travail et l’engagement sont des valeurs suprêmes s’est ternie au fil du temps avec la réussite des grandes firmes où les jeunes diplômés rêvaient de faire carrière. Ces dernières offrant des salaires, des primes et des congés plus importants que ceux en vigueur dans les machikôba.
Toutefois, le retournement de la situation économique dans l’archipel au début des années 1990 a modifié le regard que les Japonais portaient sur ces sociétés qui constituent la base du tissu industriel du pays. Certes elles n’ont pas été épargnées par la crise, car elles sont dépendantes de l’activité des grands groupes, mais elles ont retrouvé l’estime d’une partie de la population. En témoigne l’incroyable succès de La Fusée de Shitamachi [Shitamachi roketto, publié en France chez Books Editions], roman d’Ikeido Jun. Publié en 2010, il s’est vendu à plus de 1,3 million d’exemplaires et a bénéficié de deux adaptations télévisées en 2011 et en 2015 et d’une série à la radio. L’histoire de cette machikôba qui doit se battre pour survivre face à des grandes entreprises sans pitié a réveillé l’intérêt des Japonais pour ces entreprises qui ont permis à l’économie de prendre son envol grâce à leur innovation et à leur qualité.
Confrontés à des difficultés de diverses natures, certains patrons de machikôba ont saisi la balle au bond pour tenter de rappeler l’importance de leurs entreprises pour le pays. Ils ont pris des initiatives, montré qu’ils pouvaient encore surprendre et être à la pointe de la technologie. Et même si, parfois, ces machikôba peuvent donner l’impression d’être des fantômes du passé du fait de leur organisation qui ne correspond pas aux normes du moment ou de leur mode de fonctionnement à l’ancienne, elles offrent un côté rassurant à un nombre croissant de jeunes qui trouvent en elles un cadre rassurant et chaleureux que les grandes entreprises ne leur proposent pas. Ils y retrouvent également des repères importants comme le respect du travail et l’envie de toujours mieux faire. Ce retour au premier plan des machikôba pourrait bien permettre à certaines d’entre elles de connaître un destin à la Sony.
Odaira Namihei