Succès : Cooking Papa mieux que Top Chef

Plus de 1 500 plats ont été présentés dans la série et son auteur est lui-même un cuisinier avisé. / Odaira Namihei pour Zoom Japon

Il est à noter que la famille de Cooking Papa habite à Hakata, une ville au nord de l’île de Kyûshû. Hakata est une ville très ouverte aux cuisines étrangères du fait de sa situation géographique très proche des autres pays asiatiques, et des plats d’origine étrangère, mais toujours familiaux, apparaissent dans la série. Le trait régional est visible aussi bien dans le parler que dans certains ingrédients. Alors qu’Oishinbo [le faiseur de gourmets, inédit en français], une autre série nationale, traite de la gastronomie exigeante de Tôkyô et de la cuisine de toutes les régions du Japon. Les voyages en région du protagoniste d’Oishinbo qui rappelle Les escapades de Petitrenaud, et la vie de la famille Araiwa ont permis, grâce à ce souci de décentralisation, à la plupart des Japonais habitant en province, et ce quelle que soit la région, de s’identifier à ces deux séries.
Si le succès du manga en général repose beaucoup sur celui des produits dérivés tels que l’adaptation télévisée ou cinématographique, “le manga culinaire” possède aussi d’autres atouts : les livres de recettes et les produits alimentaires portant le nom de la série. Ainsi, en 2014, et pour fêter la publication du 130e tome de Cooking Papa, un paquet de curry instantané avait été commercialisé, non seulement dans les supermarchés, mais aussi dans les librairies. Des pains fourrés furent également mis en vente pendant une période. En parallèle à la série elle-même, une collection de livres de recettes est publiée avec des titres comme Recettes grand-classiques pour les hommes, proposées par Cooking Papa, Recettes phares de Cooking Papa ; tantôt en fonction des saisons : 366 jours avec Cooking Papa ; parfois selon les ingrédients : Les recettes favorites de viande de Cooking Papa… La liste est longue. L’auteur lui-même a lancé un plat à la mode: l’onigirazu, une sorte de variante de l’onigiri, des boulettes de riz version plus “peinardes”. Plus facile à préparer, plus coloré et varié, avec tout pour plaire aux enfants, ce plat est en vogue depuis quelques années chez les jeunes mamans. Mais à l’origine, c’est une recette apparue dans Cooking Papa il y a de cela un quart de siècle !
La série reflète aussi les évolutions de la société. Au début, le personnage, qui a commencé à cuisiner pour aider sa mère devenue veuve, cachait sa passion pour la cuisine. C’était l’époque où les Japonais n’entraient que rarement dans une cuisine. C’est seulement au bout du 50e tome, au milieu des années 1990, qu’il a fait son “coming out” auprès de ses collègues et a dévoilé son goût pour la cuisine. Depuis, l’importance de faire la cuisine, même pour les hommes, est mise en avant. Les autres personnages masculins se familiarisent également à cet art, tout comme le fils du héros, réputé pour être aussi bon cuisinier que son papa. “Depuis, j’ai pu introduire beaucoup plus de scènes joyeuses. Ça m’a permis de décrire la cuisine préparée ensemble, dans la convivialité”, a déclaré l’auteur. Plus de 1 500 plats sont apparus dans cette série jusqu’à présent, et c’est ce changement de narration vers les autres qui se mettent à la cuisine, qu’ils soient bons ou mauvais, et qui prennent du plaisir à préparer un repas qui a enrichi le manga et lui a très probablement permis une telle longévité.
Il existe même désormais une expression ryôri danshi (les garçons qui cuisinent), laquelle peut être une condition requise pour être sollicitée par les filles. Les livres de recettes destinés aux hommes, comme La Cuisine facile à partir de 60 ans ou Le Goût de papa, ne sont plus rares. La réalité ne me semble pas encore suivre de près cette tendance, mais une chose est sûre : au moins l’image des hommes qui cuisinent a drastiquement changé, et Cooking Papa a accompagné les hommes japonais en douceur, afin de leur permettre de préparer des plats avec les personnes qu’ils aiment.

Sekiguchi Ryôko