Rencontre : Mizubayashi Akira le rebelle

Eric Rechsteiner pour Zoom Japon

Fin observateur de la société, l’auteur japonais d’expression française met les points sur les i dans son dernier livre.

Francophone accompli, ouvert au monde, l’écrivain a publié au printemps Dans les eaux profondes : le bain japonais chez Arléa. Zoom Japon l’a rencontré pour évoquer les motivations derrière ce remarquable ouvrage.

Comment est né ce livre ?
Mizubayashi Akira : C’est une proposition de mon éditeur Arléa. Cet ouvrage est composé de trois parties. La première est la reprise d’un texte très ancien. C’est mon premier texte écrit en français qui date de 1983 que j’avais rédigé pour la revue Critique. C’était pour un numéro spécial entièrement consacré au Japon et lors d’une conversation avec son directeur, j’avais fini par aborder la passion des Japonais pour le bain et les sources thermales. Jean Piel m’avait alors arrêté et dit que ce devait être un bon sujet pour mon article. Je me suis demandé s’il était sérieux parce que c’est un thème trivial, anodin à première vue. J’ai relevé le défi et j’ai pris du temps pour me mettre en harmonie avec l’esprit de cette revue intellectuelle. J’ai donc conçu ce texte sous la forme d’une lettre adressée à un ami fictif qui rendrait visite à mes parents qui habitaient alors dans une maison extrêmement traditionnelle un peu comme dans un film d’Ozu. Cela a beaucoup plu à M. Piel qui a décidé de le mettre au début de ce numéro et il a eu l’idée d’intituler ce numéro Dans le bain japonais. Comme il s’agit de mon tout premier texte en français, j’y suis très attaché. Et 35 ans plus tard, une éditrice d’Arléa est tombée sur ce numéro dans une librairie parisienne et a lu mon texte. Elle me connaissait déjà. Elle avait lu certains de mes ouvrages. Et comme c’est une grande admiratrice de L’Eloge de l’ombre de Tanizaki Jun’ichirô, elle a trouvé quelque chose de semblable dans ce texte et elle m’a écrit pour me demander d’amplifier ce sujet en partant de ce petit texte. La proposition était séduisante et je l’ai acceptée. Je suis donc parti du thème du bain, mais pour aborder d’autres sujets qui me préoccupent depuis un certain nombre d’années. Cela m’a paru possible dans la mesure où le thème du bain collectif est révélateur d’une manière particulière d’être avec autrui au Japon, et surtout révélateur de ce que j’appelle “l’être ensemble”.

Votre livre nous immerge dans une certaine forme de nostalgie.
M. A. : Si le mot “nostalgie” peut être utilisé pour les choses à venir, oui on peut le dire, puisque j’évoque un manque. Il y a un manque évident par rapport au passé. Cette pratique du bain collectif que j’ai vécue tout à fait inconsciemment et que j’essaie d’objectiver aujourd’hui, c’est un manque effectivement. Donc c’est un sentiment de nostalgie. Mais il y a un autre manque qui me semble beaucoup plus important, c’est un manque d’ordre sociétal qui n’existe pas encore…

N’a-t-il jamais existé ?
M. A. : Il a peut-être existé au cours du Moyen-Age dans une période très limitée. J’en parle dans le chapitre intitulé Ikki. C’est une révélation, une découverte pour moi. Je savais que cela avait existé, mais je n’avais jamais réfléchi aussi profondément par rapport à la culture occidentale. J’essaie de faire un rapprochement. Je dis qu’Ikki est une sorte de contrat social. Même avant le livre de Rousseau, les Japonais du Moyen-Age ont connu cette chose-là. C’est donc quelque chose qui a existé dans le passé des Japonais, mais qui a toujours été étouffé par un autre type de pouvoir, par d’autres pratiques et cette forme d’association horizontale que je rapproche de la communauté siennoise et qui relève de la Respublica n’a jamais duré longtemps dans l’histoire du Japon. Et au lieu d’exister durablement, c’est le pouvoir dictatorial qui a dominé pendant longtemps le pays que ce soit à l’ère Edo ou à l’époque impériale du VIIIe siècle. La dominante de l’histoire du Japon, c’est ça. Pour moi, il y a deux manières d’exister avec autrui. Ou bien on existe avec l’autre de façon égalitaire sans soumission ni domination ou bien on est soumis ou on domine. Ces deux manières d’exister ont été vécues par les Japonais, mais la manière égalitaire, communale d’exister n’a jamais duré assez longtemps. Elle a été vivante, même très vivante, pendant une période assez courte du Moyen-Age. Et même si cela n’a pas fait partie de mon vécu, d’où ma réticence à parler de “nostalgie”, c’est quelque chose que je regrette infiniment. C’est dommage que ça n’existe plus. J’aimerais bien que ça revienne dans la culture japonaise.