Monument Tora-san, un héros japonais

Avec bientôt 50 films, Otoko wa tsurai yo est la plus longue série cinématographique du monde. / Eric Rechsteiner pour Zoom Japon

Personnage mythique du cinéma nippon, il est intimement lié au quartier de Shibamata qui lui voue un véritable culte.

Je n’arrive toujours pas à croire que ma femme japonaise ne soit jamais allée à Shibamata. Parce qu’elle est assez âgée pour avoir connu Tora-san, le principal protagoniste de la série de films Otoko wa tsurai yo [C’est dur d’être un homme] et l’un des plus célèbres personnages de la culture pop japonaise. Même mes étudiants âgés de 18 ans le connaissent. Ils n’ont peut-être jamais vu ses films, mais au moins, ils le connaissent. Mon épouse a vu deux ou trois épisodes de la série de 49 films. Par ailleurs, un de ses professeurs d’université est apparu et a chanté dans un des films dans les années 1980. Le moins que je pouvais faire était de l’emmener à Shibamata et de la guider dans le quartier de Tora-san.
Shibamata est sans doute la partie la plus précieuse de Katsushika. Si Tateishi a une sorte de beauté brute rappelant la période de l’immédiat après-guerre, Shibamata est plus raffiné. Les gens vivent ici depuis très longtemps – une tombe et divers outils datant du Ve ou VIe siècle ont été mis au jour dans l’enceinte du sanctuaire Hachiman, mais personne n’a vraiment pris conscience de la région avant la fondation d’un temple important de la branche Nichiren en 1629. Consacré à Taishaku, une des divinités gardiennes du bouddhisme qui est en fait le dieu hindou Indra en costume bouddhiste, il porte le nom de Taishakuten. Un marché s’est développé autour, rendant les choses encore plus intéressantes.
Il fut un temps où la rivière Sumida, dans le centre de Tôkyô, constituait une frontière de facto dans la ville, et les habitants de Yamanote – les quartiers les plus riches de l’ouest – n’avaient aucun intérêt à se rendre dans les plaines situées à l’est où la plupart des gens étaient des agriculteurs ou travaillaient dans de petites entreprises manufacturières. C’est probablement pour cette raison que Shibamata s’est toujours sentie quelque peu éloignée. Aussi, dans le passé, se rendre dans cette “ville frontière” était une aventure. Par exemple, la première ligne de train desservant Shibamata a été inaugurée en 1899, mais elle était constituée de “trains” à propulsion humaine. Chacune de ses 64 voitures transportait six passagers et était poussée par une seule personne.
Puis est apparu Otoko wa tsurai yo sous la forme d’abord d’un téléfilm en 1968, puis d’un premier long métrage l’année suivante. Grâce à lui, Shibamata a trouvé sa place sur la carte culturelle du Japon et s’est transformé peu à peu en un endroit agréable à visiter. Pour ceux qui ne connaissent pas Tora-san, son vrai nom est Kuruma Torajirô. Il est l’archétype de l’Edokko, l’équivalent tokyoïte du Titi parisien, flamboyant et à l’esprit vif, irascible mais au cœur d’or, qui rêve en grand, mais qui finit toujours par être déçu. Tora-san est un tekiya, un colporteur qui sillonne le Japon, se rendant partout où il y a une foire ou une matsuri (fête), généralement à proximité de temples et dans de petites localités comme son Shibamata natal. Il rentre périodiquement chez lui pour le bonheur et le désespoir de son oncle et de sa tante, qui gèrent une confiserie, et de sa sœur cadette, Sakura.
J’ai visité Shibamata pour la première fois à mon arrivée au Japon en 1992 et 27 ans plus tard, le quartier autour du temple n’a pratiquement pas changé. La seule différence est l’apparition d’une statue en bronze de Tora-san devant la gare en 1999 pour le 30e anniversaire de la série et une de Sakura a été ajoutée il y a deux ans. Après deux minutes de marche, nous arrivons à l’entrée de Taishaku Sandô, la rue commerçante traditionnelle du quartier menant au temple principal. L’atout majeur de Shibamata est qu’il s’agit d’une zone très compacte et que la plupart des endroits dignes d’intérêt sont proches les uns des autres.
Yamada Yôji, le réalisateur de la série, a un jour expliqué sa découverte de Shibamata grâce à un ami, écrivain et résident de Katsushika, Saotome Katsumoto. Lorsqu’il a présenté le projet d’Otoko wa tsurai yo, il s’est souvenu de l’endroit et en particulier de Taishakuten et de sa rue commerçante. Le quartier avait été miraculeusement épargné par les ravages de la guerre et de nombreux bâtiments à un étage de style ancien avec des toits de tuiles avaient été magnifiquement préservés. Il a trouvé la rue commerçante charmante car elle ne ressemblait pas à Nakamise-dôri dans le quartier d’Asakusa avec ses magasins bien alignés. C’est une rue étroite légèrement incurvée qui dévoile progressivement ce qui nous attend, incitant le visiteur à marcher jusqu’à l’apparition au loin de la porte majestueuse du Taishakuten. Le cinéaste a trouvé l’image parfaite. Grâce à la popularité de Tora-san, le vieux quartier a même réussi à échapper au réaménagement de l’après-guerre et a aujourd’hui la même apparence qu’il y a 50 ans.
Inauguré en 1911, la Taishakuten Sandô est bordée de boutiques et de restaurants des deux côtés. Certains endroits sont en activité depuis longtemps, comme Kawachiya qui existe depuis 250 ans. Il était célèbre pour servir des carpes pêchées dans l’Edogawa toute proche. La carpe est toujours au menu aujourd’hui, ainsi que l’anguille et le tempura, mais il est probable qu’elle provient d’une ferme piscicole. D’autres boutiques vendent des senbei (biscuits de riz), des bonbons et des tsukemono (légumes saumurés), mais tous les fans de Tora-san veulent essayer le dango (boulettes de riz gluant), produit vendu chez Tora-ya, le magasin de la famille de Tora-san. Son oncle, en particulier, fabrique des kusa dango contenant du yomogi (armoise) et surmontés d’anko (pâte de haricots rouges).
Takagiya est un endroit où vous pourrez goûter au kusa dango. Il existe depuis le début de l’ère Meiji (1870) et est réputé pour être le lieu où l’acteur Atsumi Kiyoshi – qui a incarné Tora-san jusqu’à sa mort prématurée en 1996 – et le reste de l’équipe du film avaient l’habitude de se reposer entre les prises. À part le dango, Takagiya attire les clients en quête de souvenirs. En effet, dans le vaste magasin, vous trouverez l’autographe de l’acteur, les images de Tora-san et d’autres objets liés à la série. La table préférée d’Atsumi Kiyoshi est désormais interdite aux autres clients. Un grand panneau “place réservée” indique clairement que les propriétaires du magasin attendent toujours son retour un jour ou l’autre!