Solanin, un cas d’école exemplaire

Il n’est pas toujours facile de transposer un manga sur grand écran. Mais avec une bonne dose de passion, tout est possible.

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Observateur attentif du cinéma japonais, Saitô Morihiko n’a pas sa langue dans la poche et rate rarement l’occasion de critiquer les films récents qu’il juge souvent de piètre qualité. Aussi pouvait-on s’attendre à un jugement sévère de sa part concernant Solanin, l’adaptation du manga éponyme signé Asano Inio.  “Je l’ai trouvée particulièrement intéressante. Par certains aspects, elle m’a rappelé le cinéma japonais des années 1970 quand celui-ci produisait des films consacrés à la jeunesse”, explique-t-il tranquillement, satisfait de constater que la production ne s’est pas contentée d’acheter des droits  pour faire un film sans âme. Ce n’est évidemment pas le cas de Solanin dont on sent qu’il a été porté par un enthousiasme général du début à la fin du projet. “J’ai découvert le manga quand il est sorti sous forme de livre en 2005”, se souvient Imamura Takako, la productrice du film qui travaille pour Asmik Ace Entertainment. “J’ai été séduite par la façon dont l’auteur a pu décrire le quotidien de ces jeunes, leurs amours, mais surtout leur quête de réussite qui est bien plus ancrée dans la réalité que d’autres histoires. Avant, quand on abordait des récits liés à la musique, la plupart du temps, cela se résumait à raconter les hauts et les bas des apprentis musciens jusqu’à ce qu’ils connaissent la gloire. Solanin a une approche radicalement différente où les personnages cherchent toujours à avancer malgré les difficultés pour atteindre leur rêve. Dans notre société actuelle où même avoir un rêve semble compliqué, je me suis dit que ce manga ferait un très bon film”, ajoute-t-elle.
Il est vrai que l’œuvre d’Asano Inio est forte et se prête parfaitement à une adaptation si l’on fait un effort d’imagination pour prendre suffisamment de distance avec elle et en tirer le meilleur. L’omniprésence du doute tout au long du récit prend le lecteur aux tripes au fil des pages, suscitant l’émergence de sentiments contradictoires face aux situations que doivent affronter les personnages et à leurs réactions. La justesse avec laquelle l’auteur décrit la dureté de notre monde où la place laissée au rêve est de plus en plus restreinte ne laisse pas indifférent. Les dialogues aussi soignés que le dessin imposent aussi le respect et constituent un défi supplémentaire pour son adaptation cinématographique. Les producteurs ont bien saisi les difficultés qui surgiraient s’ils se contentaient de filmer le contenu du manga comme l’ont fait ceux qui ont adapté Ikigami de Mase Motorô ou 20th Century Boys d’Urasawa Naoki. Résultat d’un service minimum, ces deux films ont déçu, car ils n’ont pas réussi à exploiter la richesse des deux œuvres dont a été tiré leur scénario.
Ce n’est pas le cas de Solanin qui a bénéficié d’un traitement particulier dans le choix de l’équipe qui l’a réalisé. “Ce qui est particulièrement important dans ce manga, ce sont les mouvements délicats de ces deux jeunes amants troublés qui vivent dans un tout petit appartement de Tokyo et l’émotion qui se dégage de la dernière scène de concert au cours de laquelle Meiko interprète la chanson écrite par son petit ami décédé. Nous avons donc confié à Takahashi Izumi la tâche d’écrire un scénario qui dépeint la douleur omniprésente au sein de la jeunesse et nous avons demandé à Miki Takahiro de se charger de la réalisation. Son expérience dans le domaine du clip vidéo et son aptitude à saisir les émotions liées à la musique nous ont confortés dans notre choix”, assure Imamura Takako.
S’appuyant sur un solide scénario, Miki Takahiro a pu faire la démonstration de sa sensibilité et de sa capacité à ne pas tomber dans le mélo, piège dans lequel serait tombé un autre réalisateur plus soucieux de la forme que du fond. Pour un premier film, il a réussi un véritable tour de force, en donnant à Solanin une deuxième vie. Le choix des interprètes Miyazaki Aoi (Meiko), Kôra Kengo (Taneda) et Kindô Yôichi (Katô) contribue aussi à la réussite de l’adaptation. Kôra Kengo a expliqué dans un entretien paru dans le bimensuel Kinejun qu’il pouvait très bien s’identifier aux personnages du manga et que les angoisses vécues par Taneda, il les avait aussi connues. C’est ce qui explique sans doute que la fragilité des êtres telle que l’a décrite Asano Inio dans son manga s’exprime si bien dans ce film. Voilà aussi sans doute pourquoi un critique aussi sévère que Saitô Morihiko soit sorti emballé de la salle de cinéma devant un spectacle qui rend hommage à une œuvre unique, en lui permettant d’exister autrement.
Gabriel Bernard

A lire
Les éditions Kana proposent la traduction française de Solanin, le chef-d’œuvre d’Asano Inio. Deux volumes à dévorer pour suivre la vie de Taneda et Meiko dans une société où il faut lutter pour avoir encore le droit de rêver. www.mangakana.com

 

Asano Inio regarde le monde qui tourne

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Né en 1980, Asano Inio est originaire de la préfecture d’Ibaraki. Il a fait ses débuts en 2001 avec Uchû kara konnichiwa [Bonjour de l’espace, inédit en français]. Par la suite, il a notamment publié Un monde formidable [éd. Kana] et Hikari no machi [Quartier de lumière, inédit en français]. © Araboshi
Quand avez-vous commencé à dessiner ?
Asano  Inio : Je devais avoir environ 6 ans sous l’influence de ma sœur. Le premier manga que j’ai lu s’intitulait Le Collège fou, fou, fou (éd. Tonkam). C’est elle qui me l’avait conseillé. J’ai donc appris à lire les manga avec Le Collège fou, fou, fou. Mais j’ai eu une période creuse quand j’étais au collège au cours de laquelle je n’avais pas envie de lire ou de dessiner des manga. C’est vers l’âge de 17 ans que j’ai retrouvé le goût de dessiner quand j’ai eu l’occasion de lire Nejishiki de Tsuge Yoshiharu. L’atmosphère pessimiste qui s’en dégageait et le contenu inspiré par le quotidien de l’auteur ont eu un grand impact sur moi qui ne connaissais alors que les manga à gros tirage. J’ai ainsi pris conscience de l’immense potientiel d’expression dont pouvait disposer le manga.

Comment avez-vous réagi en apprenant que Solanin allait être adapté au cinéma ?
A.  I. : Je me suis dit que j’avais de la chance. Une fois qu’un manga a été publié en feuilleton, il finit par être édité sous forme d’un volume et tombe dans l’oubli. Aussi j’ai été très heureux que la vie de mon œuvre se prolonge avec ce film. Même si je pense que Solanin est un manga facile à adapter au cinéma, je me suis quand même demandé si je ne changerai pas d’avis du fait des différences qu’il pourrait y avoir entre l’œuvre originale et son adaptation. En effet, le manga s’inscrit dans un univers quotidien restreint où les sentiments s’expriment de façon légère.

Pouvez-vous nous en dire davantage sur ce que vous avez voulu faire avec Solanin ?
A.  I. : Lorsque j’ai commencé à dessiner Solanin, je m’étais fixé comme règle de faire un manga facile à lire et à comprendre. Je crois que j’y suis parvenu même si je pensais que je pouvais très bien me passer de proposer des personnages, des expressions et une histoire comme on les rencontre habituellement dans les manga. Je me suis surtout attaché à décrire dans cette histoire ce que je ressentais à l’époque. Cela s’est traduit dans l’œuvre finale par un certain détachement et une légèreté qui m’étaient propres, ce qui m’a valu de recevoir parfois des critiques. Mais comme je ne cherchais pas à créer des héros parfaits, je suis satisfait du résultat auquel je suis parvenu.

J’ai l’impression que Solanin est le reflet du Japon actuel. Etait-ce votre objectif ? Les personnages principaux que sont Taneda et Meiko appartiennent-ils à cette “génération perdue” dont on a beaucoup parlé dans le pays au cours de la dernière décennie ?
A. I. : Je n’ai pas fait une priorité de l’ancrage dans une époque. Mais comme je le disais tout à l’heure, j’ai voulu décrire de façon directe l’état d’esprit de mon entourage et celui qui me caractérisait à ce moment-là. Il se peut donc qu’on retrouve l’atmosphère d’une époque. Tout comme Taneda et Meiko, je fais peut-être partie de cette génération perdue. Toutefois, les personnes concernées ne saisissent pas forcément ce que cette expression recouvre et moi-même, je ne suis pas sûr de la comprendre. On peut simplement dire que cette génération n’a pas de grandes ambitions. Je pense que tout le monde peut être satisfait dans la mesure où il n’est pas nécessaire d’avoir de grandes ambitions. Il y a cependant pas mal de gens qui, même s’ils sont heureux, ont besoin de façon insidieuse de se casser la tête ou de souffrir alors qu’ils n’ont pas à souffrir. Solanin a été publié il y a 5 ans. Je crois que la vision des jeunes de 20 ans a sans doute pas mal évolué depuis.

Quelle a été votre impression quand vous avez vu l’adaptation de votre manga au cinéma ?
A.  I. : J’ai été satisfait de voir que l’atmosphère qui se dégageait de mon travail avait été largement préservée. J’ai eu l’impression que le passage de Meiko dans la moulinette du cinéma l’avait pas mal changée même si les expressions sont sensiblement les mêmes par rapport à l’œuvre originale. Meiko est devenue une femme plus égocentrique et énergique que je ne l’avais imaginée. Taneda est lui aussi plus malheureux que je ne le pensais. J’ai compris que ce que j’avais pu imaginer en faisant ce manga s’exprimait de façon complètement différente quand ce sont des acteurs qui en interprètent le contenu. Compte tenu des points forts et des faiblesses du cinéma et du manga, il est très difficile d’essayer de les comparer.
Propos recueillis par G.B