Kurosawa Kiyoshi veut encore y croire

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Né en 1955 à Kôbe, Kurosawa Kiyoshi est un des cinéastes japonais les plus connus à l’extérieur des frontières de l’archipel. Réalisateur et scénariste, on lui doit notamment Cure (1997), License to live (1998), Charisma (1999), Kaïro (2000), Jellyfish (2003) et le remarquable Tokyo Sonata (2008). Depuis 2005, il enseigne à l’université des Arts de Tôkyô. Il a également publié de nombreux ouvrages de réflexion sur le cinéma dont Kurosawa Kiyoshi, 21 seiki no eiga wo kataru [Kurosawa Kiyoshi raconte le cinéma du XXIème siècle, éd. Seidosha, 2010, inédit en français]. ©Odaihara Namihei
Vous avez récemment dirigé une série d’ouvrages intitulée Le Cinéma japonais est vivant [éd. Iwanami Shoten]. Pourtant, on a l’impression que le 7ème Art nippon a perdu de sa superbe. Il est moins représenté dans les festivals internationaux. On finit par se demander s’il est vraiment vivant.
Kurosawa Kiyoshi : Jusque dans les années 1980, les grands maîtres du cinéma japonais occupaient le terrain. Il y avait, par exemple, Kurosawa Akira, Suzuki Seijun, Oshima Nagisa, Imamura Shôhei auxquels je voudrais ajouter Masumura Yasuzô, Fukasaku Kinji et Kumashiro Tatsumi. A partir de la décennie suivante, les cinéastes qui ont fait leur apparition étaient complètement différents. Cela dit, je ne pense pas que ce soit propre au Japon. C’est un phénomène que l’on a pu constater ailleurs dans le monde. Cette nouvelle génération comparée à la précédente a clairement des points faibles, mais je ne pense pas pour autant qu’ils soient moins bons. Prenez par exemple les films de Kitano Takeshi ou Aoyama Shinji. Ils tournent avec de petits budgets, sans vedettes et parfois utilisent de la vidéo. Mais cela ne les empêche pas de faire des films plus ancrés dans la réalité et plus en phase avec leur temps que les anciens grands maîtres japonais. Pour ce qui est de savoir si les festivals internationaux doivent apprécier ou non ces films modernes, ce n’est pas à nous, Japonais, de le dire.

Le monde du cinéma au Japon a beaucoup changé depuis une vingtaine d’années. En tant que réalisateur, comment avez-vous ressenti cette évolution ?
K. K. : Les conditions de production dans le cinéma japonais ont subi deux grandes évolutions depuis les années 1990. Il y a d’abord eu l’entrée en jeu des chaînes de télévision qui se sont lancées dans la production cinématographique. En 2011, la quasi totalité des films à vocation commerciale sont produits par des chaînes de télé. L’inconvénient, c’est que la qualité des œuvres se rapproche de celles réalisées pour le petit écran. En même temps, l’arrivée des chaînes de télévision a permis de garantir du travail au personnel technique et aux acteurs comme c’était le cas dans le passé. Second changement, le développement de la vidéo. C’est une tendance qui existe aussi dans d’autres pays. L’image capturée par ces appareils, si on la compare à celle des films classiques, est à peine inférieure. Par conséquent, on peut arriver à faire des films d’aussi bonne qualité d’image pour peu qu’on utilise ces caméras comme il faut. On s’en aperçoit avec des superproductions, des films d’art et d’essai et même des films réalisés par des étudiants.
On peut donc dire que ces deux changements offrent de nombreuses opportunités aux réalisateurs qui en ont tenu compte. Pour ceux qui, en revanche, ont choisi de les ignorer, les possibilités de tourner se font plus rares.

Les complexes cinématographiques se multiplient au détriment des petites salles qui mettent la clé sous la porte. Cela se traduit par une tendance à privilégier les blockbusters et à délaisser les autres films. Quel est votre sentiment à cet égard ?
K. K. : C’est un vrai danger. Il suffit de regarder les genres de films japonais qui sortent chaque année pour s’en rendre compte. Cela me dérange beaucoup. Comme je le disais précédemment, l’entrée en jeu des chaînes de télévision en est la cause. Si on écoute les producteurs télé, les œuvres qu’ils financent doivent être projetées dans les complexes cinématographiques. Les films qui n’en bénéficient pas doivent trouver un autre chemin. Il y a les marchés extérieurs. Toutefois, il n’est pas toujours évident de produire des films qui correspondent aux attentes des spectateurs étrangers. Il faut donc que les cinéastes japonais se creusent la tête et trouvent des thèmes susceptibles d’attirer les spectateurs étrangers. Et ça aussi, c’est loin d’être facile.

A quel avenir est promis le cinéma japonais ?
K. K. : De quel cinéma parle-t-on ? Au niveau du cinéma dit commercial, les incertitudes sont très nombreuses. Si on tourne son regard vers les œuvres réalisées par des jeunes au moyen de caméras vidéo, on peut trouver quelques bijoux. C’est là que se trouve l’espoir du cinéma japonais. De mon point de vue, ce cinéma est aujourd’hui mûr. Par rapport au cinéma commercial, il est bien plus varié et intéressant, mais il n’a pas encore atteint un niveau international. Le problème pour ces jeunes réalisateurs, c’est qu’ils n’ont pas la possibilité de montrer leurs films à beaucoup de gens. Ils ne connaissent pas les moyens pour y parvenir, ce qui les empêche pour l’instant de se faire connaître. Je suis certain que, parmi tous ces jeunes réalisateurs âgés d’une vingtaine d’années, bon nombre d’entre eux ont les qualités pour être de grands metteurs en scène. Il ne fait aucun doute qu’ils finiront par percer. S’ils ne se limitent pas au marché japonais et qu’ils arrivent à se faire remarquer à l’étranger, je pense que l’avenir du cinéma japonais au cours des dix ou vingt prochaines années s’annonce plutôt radieux. Je suis donc assez optimiste dans la mesure où cette nouvelle génération de réalisateurs ne se satisfera pas des conditions qui existent actuellement au Japon. Elle cherchera assurément les moyens de les améliorer ou de les contourner.
Propos recueillis par Odaira Namihei