Hara Kenya rêve de changement

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Né en 1958, Hara Kenya dirige aujourd’hui le Centre japonais du design à Tôkyô. Il enseigne aussi à l’Université des arts de Musashino. Couronné par de nombreux prix, il est à l’origine notamment du concept Muji. ©Odaira Namihei

Comment évaluez-vous la notion de made in Japan aujourd’hui ?
Hara Kenya : Je crois que la notion de made in Japan telle qu’on l’a connue après la Seconde Guerre mondiale n’a plus sa raison d’être aujourd’hui. Sur le plan industriel, la production et la conception de produits exportables n’est plus d’actualité puisque tous les autres pays d’Asie font la même chose. En résumé, je dirais que nous vivons la fin du made in Japan de l’après guerre. Voilà pourquoi il est indispensable de réfléchir à la définition d’un nouveau concept de made in Japan. Nous sommes à un moment très important qui marque un passage de témoin entre deux époques.

Comment cela doit-il se traduire ?
H. K. : Jusqu’à présent, le Japon a privilégié au niveau industriel la production de masse qui se caractérisait par sa grande qualité. Toutefois, ces normes sont désormais déclinées dans le reste du monde et le Japon n’a pas les moyens de rivaliser avec des produits de même niveau, mais fabriqués à moindre coût. Le nouveau concept de made in Japan doit donc s’établir sur d’autres bases comme l’esthétique. La culture japonaise est ancienne. Elle s’appuie sur une histoire millénaire et homogène. C’est un atout important à partir duquel il est possible d’ériger un concept original tourné vers le futur. Nous devons oublier les téléviseurs ou les réfrigérateurs pour nous tourner vers l’habitat, le sens de l’accueil, le tourisme ou encore l’assistance médicalisée qui sont des domaines importants pour l’avenir de l’archipel.

Et votre rôle dans la définition de ce concept, quel est-il ?
H. K. : En tant que designer et artiste, j’ouvre des pistes pour le futur et j’essaie d’imaginer ce qu’il pourra advenir.

Pourriez-vous développer votre conception ?
H. K. : La culture est liée à un territoire somme toute assez limité. Elle peut être rattachée à une vision locale des choses. Aussi, on peut se demander si la culture japonaise peut apporter sa contribution au reste du monde. Les Japonais, notamment pendant les années de très forte croissance, n’ont jamais cherché à projeter leur culture au-delà de leurs frontières. Ils ne pensaient en ce temps-là qu’à l’argent et à sa circulation. La culture dans sa dimension esthétique était totalement négligée. Ce n’est plus le cas actuellement. Nous sommes arrivés à une époque de maturation pour la culture japonaise. Pour illustrer ce point, je prendrai l’exemple de la maison. Par le passé, la maison était considérée comme un simple bien, une valeur marchande comme les autres. On ne la pensait pas comme un espace dans son environnement. Le Japon n’était qu’une vaste usine. L’ensemble du territoire était recouvert d’une multitude d’usines parce que tout était vu sous un angle purement économique. Tout cela a changé. Nous avons atteint une maturité nouvelle. Nous sommes en mesure de considérer la nature sous un autre jour et d’en saisir toute la beauté. Si l’on ajoute, notre exigence de qualité, je crois qu’au niveau local, il est désormais possible de mettre en valeur le tourisme. En s’appuyant sur cela et en se souvenant que les Occidentaux ont réussi par le passé à exporter leur culture des hôtels, je crois que les Japonais peuvent réaliser la même chose. Au Japon, il existe cette notion d’accueil et d’hospitalité sur laquelle nous pouvons nous appuyer pour imaginer un nouveau produit d’exportation made in Japan. En revanche, il est sans doute encore un peu trop tôt pour se lancer dans l’exportation de notre concept d’habitat, car il y a encore des obstacles culturels à surmonter. Néanmoins, sur le plan de l’esthétique, il existe de nombreuses possibilités. Notre premier objectif doit être l’Asie. Par le passé, nous ne pensions qu’aux Etats-Unis ou à l’Europe en termes de marché avec nos produits électroniques et nos voitures. Désormais, nous devons regarder vers le continent asiatique où la culture locale, sans être celle du Japon, dispose d’une base sur laquelle nous pouvons apporter de nouveaux éléments issus de notre culture, mais qui doivent être adaptés aux besoins locaux. Nous ne pouvons pas envisager encore d’exporter la maison japonaise en Chine ou en Indonésie, car ce serait sans doute mal perçu. Il faut donc avancer progressivement, en nous fondant à la culture locale. J’aimerais beaucoup participer à cette réflexion.

Récemment une société japonaise a ouvert à Taïwan une auberge traditionnelle japonaise où tout est à l’identique y compris dans le service. Est-ce à vos yeux un bon exemple de ce qu’il faut faire ?
H. K. : Ce n’est pas tout à fait mon idée. Ce qui est fait à Taïwan relève, selon moi, d’une sorte d’exotisme, en ce sens que cela ne correspond pas à un réel besoin local. On a juste exporté le modèle japonais sans tenir compte des modes locales. Dans les auberges traditionnelles japonaises, le service est parfois très rigide. Je pense, par exemple, à l’heure du dîner, lequel est servi assez tôt. Cela ne correspond pas forcément à ce qu’attendent les clients des autres pays. En revanche, il faut davantage mettre en avant les fondements du service à la japonaise, à savoir la politesse, la simplicité, la minutie et la délicatesse, tout en les adaptant. Ce que je veux dire, c’est que le made in Japan dans sa version post-croissance soit lié avant tout à une façon de pensée différente. Celle-ci repose sur l’idée que la culture au sens large est un élément essentiel pour se développer sur d’autres marchés à  condition de faire attention aux besoins exprimés localement. Ainsi les Japonais seraient en mesure de concevoir des complexes hôteliers totalement originaux en Asie qui offriraient à la fois les fondamentaux du service à la japonaise tout en permettant à la clientèle locale d’en profiter à son rythme. Ce n’est pas plus difficile que cela, mais il y a des contraintes que nous devons respecter.
Propos recueillis par Odaira Namihei