Pour eux, l’art est le meilleur moyen pour faire prendre conscience des problèmes du Japon. Et ils ne manquent pas d’imagination.

De “Super rat”, qui transforme des rats capturés à Shibuya en Pikachu, à “Black of death”, où Elie, l’égérie du groupe à la blondeur tout droit sortie d’un manga, est filmée en train d’attirer des centaines de corbeaux au dessus du bâtiment de la Diète, l’imagination débordante des Chim Pom est à la mesure des tabous sociaux qu’ils veulent briser. En 2008, la troupe est partie au Cambodge pour réaliser un des rêves d’Elie, déterrer, comme la princesse de Galles, les mines anti-personnel. “Elie veut devenir une célébrité, mais qui fait de bonnes actions comme Mère Teresa ou Diana”, s’amuse Ushiro Ryûta. Le rêve tourne vite à une démonstration façon Chim Pom, quand Elie se retrouve à faire exploser des sacs Louis Vuitton et autres articles de luxe dans un champ de mine, devant des Cambodgiens hilares. Une des photos montre le sourire radieux de cette jeune femme issue de la génération des talons compensés de 20 cm et tannée aux rayons x, entourée de jeunes Cambodgiens sans bras. Une photo touchante et complètement scandaleuse. “Nous avons ensuite organisé à Tôkyô une vente aux enchères avec ces objets. Nous avons pu récolter 1 million de yens pour nos amis cambodgiens”, explique Ushiro Ryûta. Ce dernier appartient à cette génération désabusée et issue du Japon ultra-consommateur de la bulle économique. “Mes parents sont communistes, une espèce rarissime au Japon. Ils allaient par exemple écouter des réunions d’atomisés de Hiroshima, des trucs bizarres comme ça. Quand j’ étais ado, ça me gênait beaucoup”, se souvient-il. C’est après une rencontre avec l’artiste Aida Makoto, dont les peintures de lycéennes en train de se faire hara kiri ne sont pas appréciées au Japon, qu’Ushiro Ryûta se tourne vers l’art. “Un art sans planning”, précise-t-il. A l’art formaté, les Chim Pom opposent l’improvisation du “guerilla art”. En 2008, le groupe brise pour la première fois le tabou du nucléaire avec le projet Pika !. “On nous avait proposé d’aller exposer à Hiroshima. Quelques jours avant, quelqu’un nous a dit ‘surtout n’abordez pas le sujet de la bombe là-bas’”, rappelle Ushiro Ryûta. Les enfants terribles ont alors commencé à réfléchir à leur rapport au nucléaire. “Nous avons conclu qu’il n’en existait pas”, raconte-t-il. “Les jeunes comme nous avaient oublié Hiroshima, et la signification même d’un Japon en paix. C’était du moins le cas en 2008 avant Fukushima. Nous avons pensé qu’il fallait renouer le lien avec cette tragédie”. Au-dessus du mémorial de la Paix à Hiroshima, Chim Pom a inscrit dans le ciel le mot pika en utilisant le panache d’un avion. Rappelons que pika est une onomatopée qui fait penser au bruit d’une explosion. “Les gens n’ont pas compris. Ils étaient furieux. Mais ensuite, nous sommes allés voir un groupe de militants locaux et ils nous ont très bien accueillis”, raconte-t-il. Pourtant, le collectif a dû annuler son exposition et présenter des excuses publiques. “La plupart des survivants de la bombe veulent oublier cette terrible expérience, et les artistes, par égard pour les victimes, sont gênés d’aborder le sujet de front”, rappelle-t-il. Une situation qu’on retrouve dans le Japon post-Fukushima. “Après le 11 mars, les artistes disaient que leur art ne pouvait pas servir et préféraient faire du volontariat. Nous pensons le contraire. Il n’y a que l’art pour agir”. Le collectif poursuit donc son combat. Il organise jusqu’en juillet 2012 l’exposition Hikkurikaeru [Sens dessus dessous] qui rassemble les Chim Pom et des artistes parmi les plus “engagés”de la planète comme le Français JR et les russes de Voina. “Il est temps maintenant que l’art japonais participe à une œuvre commune au niveau mondial”, assure Ushiro Ryûta. Il cite ensuite le proverbe japonais selon lequel “le clou qui dépasse attire le marteau”, mais qu’il adapte à sa façon : “S’il y a trop de clous qui dépassent, il est difficile de tous les enfoncer”.
Alissa Descotes-Toyosaki
Référence :
3-7-6 Jingûmae, Shibuya-ku, Tôkyô, 150-0001
Tél. 03-3402-3001 – www.watarium.co.jp
De 11 h à 19 h (nocturne le mercredi jusqu’à 21 h). Fermé le lundi. Entrée : 1000 yens.
A 8 mn à pied de la station de métro Gaienmae (ligne Ginza).