50 ans à très grande vitesse

Le shinkansen souffle  ses cinquante bougies. Une réussite technologique qui s’est imposée dans la société.

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Extrait de Cyborg 009, vol. 2. Manga d’Ishinomori Shôtarô publié en France chez Glénat. ©Ishimori Pro / Glénat

Octobre 1964 restera un mois historique pour de très nombreux Japonais. Outre les Jeux olympiques de Tôkyô qui ont permis à leur pays de retrouver grâce dans le monde à peine vingt ans après la Seconde Guerre mondiale, le dixième mois de cette année importante est marqué par la mise en service d’un train à grande vitesse entre la capitale et Ôsaka. Le Tôkaidô Shinkansen, c’est son nom, est inauguré le 1er octobre. “Ce fut un moment crucial comme si ce train avait incarné le passage de témoin entre le Japon du passé et le Japon du futur”, rappelait l’acteur Harada Yoshio, célèbre amateur de trains, quelques semaines avant son décès en 2011. A 210 km/h, le nouveau train blanc et bleu dont la forme rappelait celle d’une balle de revolver, d’où son surnom anglais de bullet train, permettait de réduire considérablement le temps de parcours des 552,6 kilomètres séparant Tôkyô et Shin-Ôsaka, la gare construite pour accueillir le “super express de rêve” (yume no chôtokkyû) comme les médias l’avaient baptisé.

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Extrait de Cyborg 009, vol. 2. Manga d’Ishinomori Shôtarô publié en France chez Glénat. ©Ishimori Pro / Glénat

Tout est alors fait pour que la population s’approprie le nouveau train malgré son coût prohibitif (380 milliards de yens contre les 200 milliards prévus initialement). La société nationale des chemins de fer japonais (JNR), entreprise publique à l’époque, édite des fascicules à destination des plus jeunes pour leur expliquer son fonctionnement, mais surtout pour les rendre fiers des progrès réalisés par leur pays. Symbole de la maîtrise technologique, le shinkansen s’impose naturellement dans le quotidien des Japonais. Entre octobre et décembre 1964, ils sont 11 millions à emprunter la nouvelle ligne qui permet de désengorger le trafic ferroviaire saturé le long de la côte Pacifique. Aujourd’hui, 150 millions de Japonais utilisent chaque année le Tôkaidô Shinkansen, un succès qui a forcément inspiré de nombreux auteurs. Le premier d’entre eux s’appelle Ishinomori Shôtarô. Le mangaka, qui se fait alors encore appeler Ishimori, a débuté, en juillet 1964, une nouvelle série intitulée Cyborg 009. Publiée dans l’hebdomadaire Shônen King, un magazine de manga pour les adolescents, l’histoire raconte comment des individus enlevés par une organisation mafieuse, Black Ghost, qui veut prendre le contrôle de la planète, se rebellent contre ce projet après avoir été transformés en cyborgs. Dès sa parution, le manga connaît un grand succès et le shinkansen constitue pour l’auteur une excellente occasion de le mettre en scène. A peine deux mois après son entrée en service, il apparaît dans le numéro du 13 décembre 1964 de Shônen King. Grâce à son talent, Ishimori rend parfaitement l’impression de vitesse qui se dégage du train. Le héros de l’histoire qui court juste à côté de la machine ne cache pas son admiration. “J’ai très envie, même sans billet, de profiter de cette merveille !” dit-il avant de bondir sur le toit du train et de s’y installer, lâchant un “Waouh ! C’est fantastique !”. En six petites pages, le mangaka contribue à imposer la dernière merveille technologique auprès du jeune public. Son superhéros a validé son existence et ses qualités. A quoi bon pour lui de courir puisque le train roule assez vite pour le transporter en toute sécurité.

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Affiche japonaise de Super Express 109, film de Satô Junya (1975). ©DR

Ce dernier point est particulièrement important pour les promoteurs du projet. Dans toute leur communication, la sécurité (anzen) est mise en avant. Il s’agit de montrer qu’à 210 km/h les passagers n’ont rien à craindre. Tout a été pensé pour qu’aucun accident ne se produise, y compris en cas de séisme. Dans les brochures qui sont distribuées au moment de son lancement, c’est le sujet qui prédomine le reste. Les autorités et JNR ne sont pas les seules à entretenir ce qu’on appelle le mythe de la sécurité (anzen shinwa). Le cinéma va s’en emparer à sa manière. Au cours des années 1970, le 7e art accorde une large place aux films catastrophes. Dix-huit mois après le succès de La Submersion du Japon (Nihon chinbostu) film de Moritani Shirô adapté du roman éponyme de Komatsu Sakyô et produit par la Tôhô, la Tôei, sa principale concurrente, sort Super Express 109 (Shinkansen daibakuha) réalisé par Satô Junya. Un criminel interprété par Takakura Ken dépose une bombe à bord d’un shinkansen qui explosera si le train circule en dessous de 80 km/h. Il s’agit de mettre les nerfs des spectateurs à dure épreuve avec des séquences laissant imaginer ce que pourrait advenir en cas d’explosion. Mais le sang froid des employés de JNR et la perspicacité des policiers vont permettre d’éviter le pire et ainsi de renforcer l’image d’un train on ne peut plus sûr.
Depuis son entrée en service, il y a 50 ans, le shinkansen n’a jamais connu d’accident majeur, y compris lors de séismes comme celui du 11 mars 2011. Au moment où la terre s’est mise à trembler, dix rames circulaient à pleine vitesse entre Fukushima et Shin-Aomori, aucune d’entre elles n’a déraillé. Et ce jour-là, ce n’était pas du cinéma.
Gabriel Bernard