Le polar nippon est sorti du bois

Depuis le premier numéro de Zoom Japon en 2010, les auteurs de romans policiers ont pris du galon dans l’hexagone.

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Dans son numéro 1 paru en juin 2010, Zoom Japon avait consacré son dossier à la littérature policière venue de l’archipel.

C’était il y a tout juste cinq ans. Zoom Japon sortait son premier numéro. Grâce à votre soutien et à celui de nos annonceurs, cette aventure éditoriale se poursuit avec toujours la même envie de mieux faire connaître le Japon à un lectorat de plus en plus large. Soucieux d’offrir un contenu de qualité tant sur le plan des articles que sur celui de la photographie, nous conservons un haut niveau d’exigence même si nous restons un “gratuit” comme certains disent avec mépris. Au terme de ces cinq années d’existence, nous sommes fiers de ce que nous avons pu réaliser et il nous a semblé judicieux de faire un bilan par rapport au premier sujet que nous avions abordé dans notre première livraison.
Avant de nous lancer dans la réalisation de ce nouveau magazine consacré au Japon, nous avions beaucoup réfléchi à la thématique que nous devions aborder dans le tout premier numéro. C’était en effet crucial, car le choix définitif déterminerait en quelque sorte la ligne éditoriale de Zoom Japon. Il n’était pas question pour nous de proposer un dossier consacré au manga ou à l’animation. Non seulement c’était un peu facile, mais il existait déjà des publications spécialisées bien mieux placées que nous pour réaliser un ensemble sur un sujet comme celui-ci. Cela ne voulait pas dire pour autant que nous nous interdisions d’aborder la culture populaire. C’était juste une question de positionnement général. Nous ne voulions pas non plus publier un premier numéro consacré au Japon traditionnel ou au tourisme dans l’archipel, ce qui nous aurait définitivement ancré dans la catégorie des périodiques de voyages que nous ne cherchions pas à devenir. Cela ne nous a pas empêchés de vous offrir tous les mois des idées de voyages dans l’archipel ni d’explorer des pans de la tradition nippone. Le numéro que vous tenez entre les mains en est d’ailleurs la meilleure des illustrations puisque ce sont les matsuri (fêtes traditionnelles) qui sont à l’honneur.
Reste que pour un premier numéro, nous devions faire preuve d’originalité. Et nous avons réussi à atteindre cet objectif en choisissant de mettre l’accent sur un thème qui nous semblait mériter un traitement un peu plus profond que celui dont il avait bénéficié jusqu’à présent. Le polar nippon nous apparaissait alors comme un sujet prometteur. Les éditeurs français commençaient à s’y intéresser plus sérieusement. Nous avions même débusqué une jeune maison d’édition implantée dans l’ouest de la France qui s’apprêtait à faire du roman policier japonais sa marque de fabrique. Les livres avaient été traduits et imprimés, mais finalement l’entreprise ne les a jamais commercialisés. Il faudra attendre quelques années pour que l’éditeur Philippe Picquier se substitue à elle.
Malgré cette déconvenue, le titre choisi alors “Le polar nippon sort de l’ombre” s’est avéré en définitive tout à fait judicieux. En effet, depuis la parution du numéro 1 de Zoom Japon, le roman policier venu du pays du Soleil levant a pris pied en France. A tel point que l’on peut voir désormais des librairies en mesure de faire des vitrines consacrées à la littérature policière japonaise avec des auteurs dont on avait à peine entendu parler il y a cinq ans. Higashino Keigo, Nakamura Fuminori, Minato Kanae, Kakuta Mitsuyo, Isaka Kôtarô font partie aujourd’hui de cette catégorie même si certains d’entre eux ne sont pas spécialisés dans le genre polar. Il n’empêche qu’ils apportent un nouveau souffle avec des approches et des sensibilités bien différentes de celles que l’on rencontre dans le roman policier venu d’outre-Atlantique ou de Scandinavie. La plupart d’entre eux ancrent leurs histoires dans la réalité japonaise, offrant ainsi une ouverture sur une société qui reste pour beaucoup de lecteurs lointaine et parfois exotique. C’est évidemment un excellent moyen d’appréhender ce pays en évitant les clichés auxquels un écrivain non japonais aurait été tenté de recourir pour satisfaire son éditeur.

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Les Assassins de la 5e B de Minato Kanae, trad. Patrick Honnoré, éd. Seuil, 21,50€.

Avec un romancier nippon, on pénètre tout de go dans un Japon parfois étonnant et dérangeant, mais bien réel que seul un auteur du cru est en mesure de transmettre avec sa perception toute locale. C’est d’ailleurs cette approche qui domine dans les quelques romans noirs made in Japan apparus dans les rayons de nos librairies au cours des dernières semaines. Aussi à l’approche des vacances d’été, moment privilégié pour la lecture, on ne peut que vous recommander de vous les procurer et de les dévorer. Chacun à leur manière, ils apportent un supplément de connaissances sur le Japon avec des intrigues bien ficelées et très prenantes. Honneur aux dames avec Minato Kanae et ses Assassins de la 5e B (Kokuhaku). Publié au Seuil dans sa fameuse collection Policiers qui compte Michael Connelly, Deon Meyer ou encore Henning Mankell, ce roman est une belle révélation. Première œuvre de cette ancienne enseignante devenue femme au foyer, elle a immédiatement rencontré le succès auprès du public, mais aussi des critiques qui ont apprécié l’intrigue et la psychologie des personnages. Aux Etats-Unis où la traduction des Assassins de la 5e B est sortie l’année dernière, on l’a comparée à l’œuvre de Gillian Flynn qui a donné lieu au film Gone Girl. Il est vrai que la vengeance à laquelle veut se livrer la protagoniste de l’histoire imaginée par Minato Kanae est particulièrement élaborée dans sa conception et dans son exécution. On ne s’étonne donc pas de voir ce premier roman adapté au cinéma comme l’a été Les Apparences (Le Livre de poche) de Gillian Flynn.

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Le roman de Minato Kanae, Les Assassins de la 5e B (Kokuhaku), a été adapté en 2010 au cinéma par Nakashima Tetsuya. Le rôle principal est tenu par Matsu Takako. ©Third Window

Adapté au cinéma en 2010 par Nakashima Tetsuya, Les Assassins de la 5e B a aussi été un énorme succès dans l’archipel. Avec Matsu Takako dans le rôle de l’enseignante vengeresse que l’on a pu récemment apprécier dans La Maison au toit rouge, ce film a été sélectionné pour les Oscars du meilleur film étranger, mais il n’a pas eu la chance d’intéresser les distributeurs français qui ne regardent que les cinéastes de festival (ceux qui n’ont pas de problèmes avec les sous-titres en anglais peuvent se procurer le DVD du film en Grande-Bretagne sous le titre Confessions). Heureusement l’un d’entre eux, Kurosawa Kiyoshi, a eu la riche idée d’adapter un autre roman signé Minato Kanae. Shokuzai, tourné initialement pour le petit écran, est devenu un long-métrage en deux parties qui a relancé la carrière du cinéaste. Ce film a aussi permis au public occidental de saisir le talent de la romancière japonaise et sa capacité à créer des atmosphères pesantes avec des personnages en quête de revanche. Pour Minato Kanae, la vengeance est un plat qui se mange froid et qui se mitonne. Les Assassins de la 5e B en est une parfaite illustration. Son auteur entraîne le lecteur dans une histoire où il ne peut pas rester tout à fait neutre. Doit-on se venger de la mort de son enfant lorsque le crime a été commis par des préadolescents ? Quel visage doit prendre la justice ?  Voilà des questions qui se posent tout au long de la lecture très prenante de ce livre qui se lit d’une seule traite. On sent que l’écrivain dispose d’une solide culture dans le domaine du roman policier. Minato Kanae aime Edogawa Ranpo, le père du roman policier moderne au Japon publié en France chez Philippe Picquier et chez Wombat, Miyabe Miyuki (Philippe Picquier), Ayatsuji Yukito et Higashino Keigo. Ce dernier n’est plus aujourd’hui une révélation en France. Mais il y a 5 ans, lorsque Zoom Japon a publié son dossier consacré au polar nippon, il faisait son apparition dans les librairies de l’hexagone. Depuis, grâce à l’excellent travail de son éditeur, Actes Sud, le romancier s’est installé dans le paysage à raison d’un roman traduit par an. Après L’Equation de plein été en 2014, Higa­shino Keigo revient avec La Lumière de la nuit (Byakuyakô), une œuvre ambitieuse qui s’inscrit dans la veine des plus grands polars nippons. Il est d’ailleurs amusant de noter le clin d’œil du romancier dès la première page de son roman à Matsumoto Seichô, le grand maître de la littérature policière d’après-guerre au Japon publié en France chez Philippe Picquier et Actes Sud. Enorme succès dans l’archipel où il s’est vendu à plus de deux millions d’exemplaires, ce roman-fleuve est un excellent moyen de plonger dans l’histoire du Japon des dernières décennies. Dans la veine sociale du polar comme on l’aime dans l’archipel, La Lumière de la nuit offre une excellente plongée dans la société contemporaine sur fond d’une enquête de longue haleine où le destin de plusieurs personnages se mêle avec une incroyable subtilité. C’est ce qui fait la force de ce roman paru en 1999 au Japon et adapté à la télévision et au cinéma. On ne s’ennuie pas une seule seconde et on apprécie la manière avec laquelle l’auteur nous entraîne dans des univers variés avec des protagonistes qui ont su s’adapter aux bouleversements que le pays a connus au cours de ces années cruciales dans son développement. Il y a indéniablement du Matsumoto Seichô dans ce roman qui se dévore grâce à la belle traduction de Sophie Refle.

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La Mort avec précision de Isaka Kôtarô, trad. Corinne Atlan, éd. Philippe Picquier, 22,50€.

On peut en dire tout autant du dernier Isaka Kôtarô traduit avec brio par Corinne Atlan. La Mort avec précision (Shinigami no seido) prouve une nouvelle fois que l’écrivain japonais fait partie des plus grands avec une histoire à la limite du polar et de la littérature pure. Depuis son premier roman en 2000, La Prière d’Audubon publié en France chez Philippe Picquier, pour lequel il a obtenu le prix Shinchô Mystery Club,  le romancier a produit une œuvre où le suspense tient une grande place. La Mort avec précision ne déroge pas à cette règle puisque Isaka Kôtarô a choisi de mettre en scène le dieu de la Mort en déplacement sur terre pour savoir si l’heure est vraiment venue pour tel ou tel humain de mourir. Comme toujours, le romancier ne manque pas d’humour et brosse un portrait sans concession de ses contemporains tout en entretenant un suspense total sur la mort de celui qui a été désigné pour faire le grand saut. Pur moment de plaisir, ce roman montre la richesse de la littérature policière japonaise dont la lecture peut être complétée par Le Démon de l’île solitaire (Kotô no oni) d’Edogawa Ranpo publié au printemps chez Wombat ou encore La Cigale du huitième jour (Yôkame no semi) de Kakuta Mitsuyo chez Actes Sud.

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La Lumière de la nuit de Higashino Keigo, trad. Sophie Refle, éd. Actes Sud, 23,80€.

Dans ce panorama, il convient d’ajouter les écrivains étrangers qui abordent le Japon dans leurs romans. En 2010, au moment où Zoom Japon voyait le jour, le Britannique David Peace publiait Tokyo ville occupée (Occupied city) chez Rivages. Cinq ans plus tard, tandis que votre mensuel souffle ses cinq premières bougies, un autre grand nom du polar fait paraître un roman où le Japon est en toile de fond. Avec Perfidia, James Ellroy s’intéresse au destin des Nisei, ces émigrés japonais, pris au piège de la Seconde Guerre mondiale. Le style est beaucoup plus rugueux que celui de Minato, Higashino ou Isaka, mais on se prend à explorer la psychologie complexe de Ashida Hideo, de la police scientifique, qui occupe une place importante dans l’enquête sur la mort d’une famille d’origine japonaise à la veille de Pearl Harbor. Publié aussi chez Rivages, ce polar tient toutes ses promesses. On aimerait maintenant que l’éditeur reprenne la publication d’auteurs nippons comme il l’avait fait en 2010 avec Shimada Sôji et son incroyable Tokyo Zodiac Murders.
Odaira Namihei