Savoir négocier le tournant

La culture de la moto évolue dans le pays. Elle doit s’adapter au vieillissement de la population.

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Il doit sa passion pour les motos à son plus jeune frère. ©Jean Derome pour Zoom Japon

Pour beaucoup d’étrangers, la moto au Japon est souvent associée à deux choses : les Grands prix et les bôsôzoku. Cependant, beaucoup de choses ont changé. Zoom Japon a eu la chance de parler à Okabayashi Michinori, propriétaire de la chaîne de magasins Motorimoda, qui nous a expliqué comment la culture des motards dans l’archipel a évolué au cours des vingt dernières années.
Okabayashi Michinori est aujourd’hui âgé de 41 ans. Sa passion pour les motos remonte à ses 18 ans “C’est mon plus jeune frère qui m’a initié aux joies de la moto”, raconte-t-il. “Quand j’étais lycéen, je ne m’y intéressais pas du tout jusqu’au jour où il a acheté sa première moto. J’ai vu qu’il prenait un tel plaisir que j’ai décidé de suivre son exemple. J’ai passé mon permis et acheté ma première bécane, une Honda 250cc.”
Le patron de Motorimoda est né dans la préfecture de Kôchi, sur l’île de Shikoku, où il a vécu jusqu’à la fin de ses études. Kôchi est la plus grande, mais la moins peuplée des quatre préfectures de Shikoku et à bien des égards, elle propose un environnement idéal pour quelqu’un qui possède une moto. “Entre les montagnes, la côte et la campagne, il y a beaucoup d’endroits où l’on peut prendre son pied à moto. Cela dit, je dois avouer que je préfère les balades en ville. Je sais que beaucoup de motards rêvent de quitter la ville pour laisser libre cours à leur machine sur les routes de montagne. Moi, c’est le contraire. Je préfère le trafic auquel les autres veulent échapper. La vitesse n’a pas d’importance à mes yeux, la moto en ville est également plus sûre”, explique-t-il.
Alors que la première moto de Okabayashi était une Honda, il a plus tard acheté une Harley Davidson. Il détient actuellement une MV Agusta venue d’Italie. “Elles sont toutes très différentes”, fait-il remarquer. “Les motos japonaises sont en général des machines de qualité qui mettent en valeur le souci des constructeurs pour les détails. Elles sont très fiables et leur esthétique est plus réussie. Quand j’ai acheté ma première moto, il était tout naturel que je me tourne vers une marque locale. Cependant, quand j’ai commencé à voyager en Amérique et en Europe pour mon travail, je n’ai pas pu m’empêcher d’être attiré par leurs produits. Une Harley Davidson, par exemple, est une puissante moto avec un gros moteur. Les motos européennes quant à elles sont d’une conception supérieure. Elles sont magnifiques, et leur mécanique est au top. Ma MV Agusta actuelle est équipée d’un moteur de 750cc”, ajoute-t-il.
Il pense que posséder une moto au Japon a ses avantages et ses inconvénients. “Le plus gros problème aujourd’hui est de trouver une place de stationnement. Jusqu’à il y a quelques années, on pouvait se garer n’importe où, mais maintenant ce n’est plus possible. Non seulement vous risquez une amende, mais il est pratiquement impossible de trouver une place même illégalement. En Europe, certains espaces de stationnement sont réservés aux motos, mais au Japon, il n’y a rien de comparable. Donc, vous devez payer un parking privé. Côté positif, c’est qu’il est désormais possible à deux personnes de rouler sur la même moto sur une autoroute. Aussi bizarre que cela puisse paraître, c’était défendu, mais heureusement, ils ont changé les règles il y a environ 3 ou 4 ans. Ça reste cependant interdit sur les autoroutes métropolitaines, mais ailleurs c’est autorisé. Malheureusement, faire de la moto sur autoroute est relativement coûteux dans la mesure où une moto est taxée au même niveau qu’une voiture de petite cylindrée.”
Beaucoup d’étrangers qui vivent au Japon se plaignent souvent des faibles compétences des Japonais en matière de conduite. Okabayashi Michinori ne partage pas vraiment leur opinion. “Je ne sais pas, il y a des bons et des mauvais conducteurs partout”, dit-il. “Si vous regardez les statistiques, en Italie, chaque année plus de 20 000 personnes perdent la vie ou sont blessées dans des accidents de la circulation. Au Japon, le nombre d’accidents est en baisse chaque année, et le chiffre actuel est d’environ 6 000, même si la population du Japon est le double de celle de l’Italie. Il semble donc que nous ne soyons pas si mauvais après tout”, souligne-t-il en riant.
Il a eu plusieurs fois l’occasion de faire de la moto à l’étranger, et a appris à apprécier la culture des motards en Europe. “Je connais surtout la France et l’Italie. Dans ces pays, les gens semblent avoir de nombreuses façons de profiter de leurs motos”, raconte-t-il. “Comparés aux Japonais, les Italiens et les Français semblent prendre beaucoup plus de plaisir. Au Japon, la moto est avant tout considérée comme un moyen de transport pour se rendre d’un point à un autre, surtout en week-end ou pendant les vacances. Mais en France, un grand nombre de personnes choient leur moto. Pour eux, c’est un objet qu’ils peuvent personnaliser et embellir avec des accessoires. Une autre différence importante est que la plupart des Japonais associent la moto avec l’idée de passer un bon moment en roulant à travers le pays et en laissant leur vie quotidienne derrière eux pour pénétrer dans une autre dimension faite de liberté, de vitesse et d’aventure. Mais en France ou en Italie, la moto fait partie de la vie quotidienne. Beaucoup se rendent au travail à moto, et il est très fréquent de voir une femme en jupe sur son deux roues. Voilà exactement le genre de style de vie que j’essaie d’introduire au Japon.”

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Okabayashi Michinori envisage d’ouvrir prochainement une boutique en France. ©Jean Derome pour Zoom Japon

Fort d’une expérience de 20 années à moto, Okabayashi Michinori constate une diminution progressive de la population de motards. “Il y a certainement moins de motards qu’avant”, affirme-t-il. “Chaque année, le nombre de personnes qui possèdent une moto se réduit, en particulier chez les jeunes. Je suppose que la façon dont ils aiment passer leur temps libre et dépenser leur argent a beaucoup évolué. Il y a 20 ans, ils avaient moins de choix. Mais maintenant ils ont des ordinateurs et des smartphones pour les occuper. Toutes ces choses ont un coût. Une facture de téléphone s’élève à environ 10 000 yens par mois, ce qui signifie qu’ils ont moins d’argent pour d’autres choses. Posséder une moto n’est pas donné non plus. Il y a son entretien, le coût de la place de parking, puis tous les deux ans, il faut passer le contrôle technique qui avoisine les 100 000 yens.”
Avec la baisse de la population japonaise, Okabayashi Michinori pense que les constructeurs japonais vont devoir chercher de nouveaux débouchés à l’étranger. “Il n’y a pas que les motards, mais la population japonaise dans son ensemble est en baisse sans parler du vieillissement”, dit-il. “Même dans mes magasins, l’âge moyen de la clientèle se situe entre 40 et 50 ans. Je sais d’ores et déjà que dans 10 ou 20 ans, cette tendance va se renforcer. Nous devons planifier l’avenir et essayer d’introduire nos produits vers d’autres pays. Pour les constructeurs, la Chine et l’Asie du Sud-Est constituent des marchés très prometteurs. Dans mon cas, je prévois d’ouvrir une boutique à Paris, l’année prochaine, où je pourrai proposer de bons produits japonais.”
Pour lui, la moto demeure l’une de ses meilleures expériences dans la vie. “J’ai parlé de l’influence de mon petit frère, mais je me souviens que lorsque j’étais enfant, chaque fois que je montais dans la voiture de mon père, j’adorais passer la tête par la fenêtre pour sentir le vent sur mon visage. Je retrouve cette sensation quand je fais de la moto. A cela s’ajoute l’odeur de chaque endroit traversé, comme les arbres sur une montagne ou la mer, le long d’une route côtière. Il n’y a que la moto pour vous procurer une telle sensation.”
Jean Derome