Tsuburaya Productions : Un savoir-faire inégalé

Patron de Tsuburaya Productions, Ôoka Shinichi revient sur sa carrière et l’incroyable longévité du super héros.

Ultraman affronte King Joe dans le port de Kôbe dans les épisodes 14 et 15 d’Ultra Seven (1967-1968). CR:Tsuburaya Pro
Ultraman affronte King Joe dans le port de Kôbe dans les épisodes 14 et 15 d’Ultra Seven (1967-1968). CR:Tsuburaya Pro

Si la plupart des fans de cinéma ne s’intéressent qu’à ceux qui apparaissent devant la caméra, il n’en reste pas moins vrai que la réalisation d’un film dépend de l’équipe qui travaille dans l’ombre et dont le rôle est essentiel pour son succès. Pendant de nombreuses années, Ôoka Shinichi a opéré derrière la caméra pour donner à Ultraman son apparence si particulière sur le petit et le grand écran. Après 2004, il a participé à la production de nombreuses séries télévisées avant de devenir, quatre ans plus tard, président de Tsuburaya Productions. Nous l’avons rencontré au siège situé dans le quartier de Shibuya pour parler du passé, du présent et de l’avenir de la saga.

Ultraman, version 1966. CR:Tsuburaya Pro
Ultraman, version 1966. CR:Tsuburaya Pro

Il semble que vous vous destiniez à une carrière d’avocat.
Ôoka Shinichi : Il est vrai que je me suis inscrit à la faculté de droit de l’Université Keio. Malheureusement, c’était à l’époque où le monde était agité par des manifestations étudiantes. Au Japon, en particulier, les gens étaient opposés au Traité de sécurité nippo-américain. Les campus ont été occupés et pendant un an, les cours purement et simplement suspendus. De plus, je n’étais pas un foudre de guerre au niveau des études, et je passais la plupart de mon temps à faire des petits boulots à temps partiel. Aussi, ai-je décidé, en 1969, d’arrêter mes études. J’étais intéressé par ce qui touchait au cinéma et j’ai réussi à me faire embaucher chez Tsuburaya.

Comment votre famille a-t-elle réagi à votre décision ?
O. S. : Mal sur le coup. Mais au bout du compte, ils ont compris mes motivations et m’ont laissé suivre mon chemin.

Vous aviez une expérience de la caméra ?
O. S. : Je possédais une caméra 8mm et j’avais l’habitude de réaliser de petits films. Mais jusqu’à ce que je quitte l’université, je n’avais jamais imaginé que ce hobby puisse devenir ma profession. Jusqu’au jour où, un soir que je regardais un film à la télévision intitulé Arashi [La Tempête], j’ai été frappé par une scène en particulier. Je ne peux pas vraiment expliquer ce qui s’est passé dans ma tête, mais je me suis dit que je voulais parvenir à faire la même chose. On pourrait assimiler ça à une sorte de révélation.

Pouvez-vous nous parler de vos débuts en tant qu’assistant du directeur de la photographie ? Comment travaillait-on chez Tsuburaya Productions à cette époque ?
O. S. : Je souhaitais travailler pour la Tôhô qui était un studio beaucoup plus important, mais comme il n’embauchait personne à ce moment-là, j’ai donc atterri chez Tsuburaya Productions qui était une sorte de filiale. Elle avait déjà à son actif Ultra Q, Ultraman et Ultra Seven. Chacune de ces séries avait rencontré un beau succès auprès des téléspectateurs, mais en même temps, elles avaient contribué à peser sur les ressources de l’entreprise. C’est pourquoi quand j’ai été embauché, elle ne travaillait sur aucun projet. Quoi qu’il en soit, même si je pensais avoir un don pour la photographie, je n’avais aucune formation préalable. J’ai donc dû tout apprendre sur le tas, c’est-à-dire partir du bas de l’échelle. Pas question alors de toucher à une caméra. Au début, je devais me contenter de gérer les trépieds (rires). Personne ne voulait m’enseigner les rudiments du travail de la caméra. Tout ce que je pouvais faire, c’était de regarder et d’apprendre en les observant. Au Japon, voilà comment un apprenti commence à se familiariser avec le métier de son choix, quelle que soit la branche choisie.
Combien de temps avez-vous dû attendre avant de pouvoir effectivement poser vos mains sur une caméra ?
O. S. : Trois mois après mon embauche, j’ai été affecté à un nouveau programme de télévision intitulé Unbalance. C’était une série d’histoires d’horreur, chacune étant écrite et réalisée par des personnes différentes. C’est comme ça que j’ai commencé à travailler comme troisième assistant réalisateur.

Etiez-vous heureux de travailler pour une entreprise devenue célèbre pour ses effets spéciaux ?
O. S. : Pour être tout à fait honnête, au début, je n’étais pas vraiment intéressé par les effets spéciaux ou les super-héros. J’aurais préféré de beaucoup travailler sur des adaptations littéraires. En fait, au cours des trois premières années passées chez Tsuburaya comme employé à temps plein, j’ai peu travaillé dans le domaine des effets spéciaux. Même quand j’ai participé à la série The Return of Ultraman, en 1971-72, j’étais assigné au tournage des scènes sans effets spéciaux. Ce fut une expérience plutôt heureuse parce que j’ai finalement été promu premier assistant et je me suis marié à peu près à la même époque. Ce n’est que plus tard que j’ai commencé à bosser sur les effets spéciaux avec Ultraman Taro, Iron King et Super Robot Red Baron. J’étais alors indépendant.

Pour Ôoka Shinichi, les technologies numériques ne permettent pas de remplacer complètement les modes de production à l’ancienne. -Benjamin Parks pour Zoom Japon-
Pour Ôoka Shinichi, les technologies numériques ne permettent pas de remplacer complètement les modes de production à l’ancienne. -Benjamin Parks pour Zoom Japon-

Je suppose que la réalisation de films avec effets spéciaux à cette époque relevait de la gageure.
O. S. : Oui bien sûr. Comme je le disais, je n’avais jamais eu d’expérience directe à mon entrée chez Tsuburaya, mais j’avais entendu beaucoup d’histoires de la part de ceux qui en avaient été chargés. Comme vous pouvez l’imaginer, lorsque la première série a été lancée, les conditions de travail étaient difficiles et c’est un euphémisme de le dire. Il n’y avait pas d’air conditionné dans les studios. Il faisait froid en hiver et on crevait de chaud en été. On peut dire que ces gens faisaient leur travail dans des conditions de travail épouvantables. C’était difficile et dur. C’est pourquoi, la plupart des gens essayaient d’éviter de travailler sur les plateaux réservés aux effets spéciaux. Tout le monde rêvait de pouvoir filmer des jeunes filles mignonnes ou des acteurs célèbres. Et puis, à l’époque les productions pour la télévision étaient mal considérées. Le but ultime d’un cinéaste était de travailler sur un long métrage de cinéma.

Pourquoi avez-vous quitté Tsuburaya en 1972 ?
O. S. : Comme je vous l’ai dit, je venais de passer premier assistant, et tout à coup, on m’a demandé de travailler sur un nouveau projet en tant que second assistant. J’ai eu l’impression d’être rétrogradé. Ce genre de demande n’était pas rare dans l’univers des studios, mais je l’ai mal pris et j’ai décidé de partir. En y repensant maintenant, je crois que cela a été une bonne décision de ma part, car cela m’a donné la possibilité de participer à différents types de projets et de travailler avec des gens formidables. J’ai ainsi pu rencontrer le célèbre Okazaki Kôzô avec qui j’ai énormément appris. Nous avons eu une très bonne relation qui a duré jusqu’à sa mort, il y a environ dix ans. Grâce à lui, j’ai été beaucoup plus aguerri et confiant quand j’ai travaillé, plus tard, sur les effets spéciaux chez Tsuburaya en tant qu’indépendant. Je suis finalement revenu chez Tsuburaya environ 30 ans plus tard, vers 2003 ou 2004

La série Ultraman reste une valeur sûre 50 ans après sa création. Pourquoi les gens sont-ils tellement fascinés par ce super héros ?
O. S. : Lorsque Ultraman a été lancé il y a 50 ans, la série a eu un impact énorme sur les téléspectateurs. C’était la première fois qu’ils voyaient quelque chose comme ça. On peut dire qu’elle a connu un lancement double. La série originale a été tournée en couleur au moment où très peu de gens possédaient un téléviseur en couleurs. Du coup, la très grande majorité des gens l’a d’abord vu en noir et blanc. Quelques années plus tard, avec l’entrée des téléviseurs en couleurs dans les foyers, la chaîne TBS a décidé de rediffuser la série de 1966, touchant à nouveau le public. Celui-ci – en particulier les enfants des écoles élémentaires – a développé un tel attachement à Ultraman qu’il l’a par la suite transmis à ses enfants et petits-enfants. Maintenant, vous avez donc trois générations de téléspectateurs qui partagent le même intérêt. C’est quelque chose de très rare.

Comment la série a-t-elle évolué au cours des 50 dernières années ? Comment Ultraman s’est adapté à une société en pleine mutation ?
O. S. : Les thèmes et les idées fondamentales de la série n’ont pas vraiment évolué en 50 ans. La série a changé au niveau des détails, mais les valeurs fondamentales de justice, de courage et de persévérance sont toujours présentes. Lorsque les enfants regardent la série, ils peuvent ne pas en être totalement conscients, mais en grandissant ils se rendent compte de ce qu’Ultraman représente. Cependant, la façon de raconter une histoire aujourd’hui est très différente d’il y a 10 ou 20 ans, et c’est encore plus vrai par rapport à il y a 50 ans. Nous devons donc nous adapter aux changements de l’environnement social et culturel, ce qui ne signifie pas de se plier seulement à l’évolution des goûts des gens. Après les événements tragiques du 11 mars, par exemple, notre sens des valeurs a considérablement changé et nous devons en tenir compte lorsque nous travaillons sur une nouvelle série.

Que diriez-vous de l’évolution technique de la série Ultraman ? Il est évident que le numérique a fait son entrée, mais en même temps les techniques analogiques sont toujours présentes, non ?
O. S. : Oui, nous travaillons encore en analogique. Jusqu’à la fin des années 1980, nous étions très fidèles à l’approche originale, puis au cours de la décennie suivante, nous avons commencé à introduire des éléments numériques. Ces dernières années, les technologies de conception graphique ont pris de plus en plus de place, en particulier dans la production de longs métrages. Cependant, au niveau des programmes pour la télévision, il y a des limites à la fois de temps et d’argent à ce que nous pouvons réaliser numériquement. En d’autres termes, les scènes de combat en particulier ont gardé un côté artisanal. Voilà pourquoi, je pense que nous ne pouvons pas complètement faire disparaître la production analogique. Par ailleurs, le fait de passer au tout numérique nous ferait perdre toute cette expertise technique fantastique. Ironiquement, je pense que les effets spéciaux analogiques se regardent mieux aujourd’hui que par le passé. Ils se sont bonifiés avec le temps. Les jeunes d’aujourd’hui qui regardent des films d’animation et jouent à des jeux vidéo ne connaissent en définitive que le numérique. Aussi les productions utilisant des techniques analogiques, en particulier les plus récentes qui se sont beaucoup améliorées, leur apparaissent-elles plus originales. Elles ont un aspect physique plus concret et plus réaliste que ce qui est réalisé avec l’aide des ordinateurs.

Est-il vrai que vous vous ennuyez d’être “seulement” patron de Tsuburaya Productions et que vous prévoyez de revenir derrière la caméra ?
O. S. : Je l’ai dit tant de fois que c’en est devenu une blague. Personne ne me prend au sérieux ici ! (rires) Cela dit, si cela ne tenait seulement qu’à moi, je voudrais travailler sur un autre film. C’est tellement amusant!.

Propos recueillis par Jean Derome