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La famille fait son cinéma

Ryû Chishû dans Il était un père d’Ozu Yasujirô (1942). /Carlotta Films

Les réalisateurs japonais sont bien connus à l’étranger pour leur approche originale des sujets et le drame familial n’est pas une exception. Les deux éminents cinéastes que sont Ishii Sôgo et Miike Takashi nous montrent d’ailleurs à quel point la fine enveloppe de la normalité dans la classe moyenne disparaît lorsqu’un intrus vient perturber la routine domestique. Dans Gyakufunsha Kazoku [Crazy Family, 1984] d’Ishii, une famille typique (maman, papa et deux enfants d’âge adulte) vient de s’installer dans la maison de ses rêves lorsque le père du mari arrive et exige de vivre avec eux. Une vraie guerre s’ensuit, les cinq personnes essayant de se tuer finissent littéralement par détruire la maison. Miike, le roi du cinéma coup de poing, parvient à aller un peu plus loin dans Visitor Q [Bijitâ Q, 2001] en faisant en sorte que la fille ait des rapports sexuels monnayés avec son père tandis que le fils, régulièrement harcelé à l’école, libère sa frustration contre sa mère qui travaille à temps partiel en tant que prostituée. Tout cela continue jusqu’à ce qu’un visiteur étrange sorte de nulle part et résolve ses problèmes psychologiques après avoir séquestré tous les membres de la famille.
Heureusement, tous les drames familiaux récents ne sont pas comme ça. Shara (Sharasoju, 2003) de Kawase Naomi, par exemple, est l’histoire subtile d’un adolescent en difficulté qui essaie de faire face à la disparition mystérieuse de son frère jumeau cinq ans plus tôt. Le film explore avec lyrisme et intelligence l’impact de cette perte, la persistance de l’amour et la force que nous pouvons acquérir grâce à des relations significatives avec les gens qui nous entourent, qu’ils soient membres de la famille ou des amis. Le film se termine par un signe d’espoir quand Kawase elle-même (qui joue la mère enceinte du garçon) accouche devant la caméra.
Nous avons mentionné Kore-Eda Hirokazu au début. Ce réalisateur est souvent présenté comme l’héritier d’Ozu, mais l’angoisse de ses personnages est généralement beaucoup plus nette que dans les histoires mélancoliques du maître d’Ôfuna. Il suffit de prendre l’exemple de Still Walking (Aruitemo aruitemo, 2008), film qui a définitivement établi la réputation du cinéaste à l’étranger. L’histoire d’un fils et d’une fille qui rendent visite à leurs parents âgés pour commémorer la mort de leur frère, qui s’est noyé accidentellement il y a 15 ans, est en apparence banale, mais elle cache un conflit non résolu entre les parents et le fils survivant dont la piété filiale et les regrets semblent insuffisants, mais qui en même temps cherche la reconnaissance de ses parents tout en ayant le sentiment qu’ils lui en veulent de ne pas être mort à la place de son frère. En fin de compte, toutes ces tensions latentes ne trouvent pas d’exutoire, mais le fait qu’elles ne soient pas exprimées ne signifie pas pour autant qu’elles fassent moins mal.
Jean Derome