Rencontre : Le parcours du combattant

Comme le montre le story board de Survival Family, les Suzuki ont été mis à dure épreuve. / Jérémie Souteyrat pour Zoom Japon

Parlez-moi des Suzuki. Quel genre de famille est-elle ?
Y. S. : Les protagonistes de la plupart de mes films sont des personnes sans espoir qui, grâce à leurs efforts, ont leurs 15 minutes de gloire. À cet égard, ma “famille de survie” est probablement la pire de tout ce que j’ai pu imaginer jusqu’à présent. Les Suzuki sont tellement ineptes que vous vous inquiétez constamment de leur capacité à s’en sortir. Loin d’être des héros, ce sont des personnes auxquelles le public peut s’identifier. En d’autres termes, je voulais que les spectateurs se mettent à leur place et pensent à leurs chances de survie au cas où ils se trouveraient dans la même situation.

Comment vous compareriez-vous au père ?
Y. S. : Je pense que je serais aussi inutile que lui. D’une part, je n’aime pas les activités en extérieur et je n’ai jamais fait de camping. Je n’ai même pas une carte du Japon. J’ai un vélo, mais j’aurais peur de me perdre en un rien de temps pour trouver mon chemin vers Kagoshima. Cela dit, je crois que M. Suzuki et moi sommes plutôt représentatifs de la plupart des pères aujourd’hui. Je suis sûr que de nombreux hommes adultes ne pourraient pas conduire en toute sécurité leurs familles pendant un si long voyage, tout en s’assurant de manger trois repas par jour et de dormir dans des endroits propres et sûrs.

Combien de temps faut-il pour aller de Tôkyô à Kagoshima ?
Y. S. : Cette famille, particulièrement désespérée, a mis 100 jours. C’est trop. Dans des conditions normales, vous pouvez rejoindre Kagoshima en vélo en moins de la moitié de cette période. Bien sûr, vous devez garder à l’esprit que les conditions dans le film sont loin d’être normales. Vous avez une famille de quatre personnes, dont deux femmes, qui doivent tous les jours trouver de la nourriture et un endroit pour passer la nuit. Chaque petite chose que nous tenons pour acquis, comme aller aux toilettes, devient une corvée. Pour être honnête, je pense que si ce n’était pas un film, les Suzuki seraient morts avant même d’arriver à Ôsaka (rires). Disons qu’ils ont été très chanceux.

Nous avons évoqué tout à l’heure la technologie. À votre avis, comment affecte-t-elle la vie familiale ?
Y. S. : Je pense que les familles souffrent des effets les plus négatifs de la technologie. Dans le passé, lorsque vous avez eu une question ou si vous vouliez savoir quelque chose, vous demandiez à vos parents. Mais maintenant, avec un smartphone ou un ordinateur, vous avez toutes les informations dont vous avez besoin au bout de vos doigts. C’est très utile, bien sûr, mais d’un autre côté, cela est préjudiciable à de véritables échanges humains. Même lorsque les membres de la famille sont physiquement ensemble, la technologie les distingue. Vous pouvez voir les familles dans les restaurants ou dans un parc, tout le monde est absorbé par son téléphone, et personne ne parle plus les uns avec les autres. Mais lorsque la technologie vous lâche, la famille se réunit à nouveau, comme je le montre dans mon film.

Je suis d’accord avec l’effet négatif de la technologie sur les liens familiaux. Mais pour moi, les Suzuki semblaient déjà être mal disposée en tant que famille dès le début.
Y. S. : Ils sont assez ordinaires à cet égard. Je ne peux pas vraiment dire que la plupart des familles sont comme ça, mais ce n’est en aucun cas une exception. Avec le père travaillant de longues heures au bureau, ses relations avec sa femme et ses enfants en pâtissent beaucoup au point de devenir des étrangers l’un à l’autre.

Propos recueillis par J. D.