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Histoire : Souvenirs de la dernière guerre

Le 27 février 1974, l’Asahi Shimbun consacre une partie de la première page au sort d’Onoda Hirô.

Les amateurs d’histoire seront comblés avec la parution des mémoires d’Onoda Hirô et du manga signé Yamada Sansuke.

Tandis que 2020 marquera le 75e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale, il est bon de se souvenir que 1945 n’a pas marqué pour tout le monde un point final à plusieurs années de conflit. Pour certains, comme le sous-lieutenant Onoda Hirô, le discours de l’empereur annonçant la capitulation du Japon n’a pas eu lieu et les messages diffusés appelant à la reddition de tous les soldats n’étaient que des tentatives de manipulation de la part de l’armée américaine. Envoyé en 1944 aux Philippines pour participer à des opérations de guérilla, le soldat caché au cœur de la jungle des Philippines a poursuivi le combat jusqu’en… 1974, c’est-à-dire 29 ans après la fin officielle du conflit signée le 2 septembre 1945 à bord de l’USS Missouri.

Pour les plus jeunes, l’histoire de ce soldat ne dira pas grand chose, mais les plus âgés se souviendront de ce jour où la presse annonça qu’on l’avait retrouvé toujours en train de garder sa position et d’attendre de nouveaux ordres. Voilà pourquoi on peut se féliciter de l’initiative prise par La Manufacture des livres d’éditer les mémoires de cet homme hors du commun qui a survécu pendant près de trois décennies sans aucun soutien extérieur, persuadé que son Japon n’avait pas pu rendre les armes. De ce récit dans lequel on comprend cependant que le lieutenant Onoda connaissait l’extrême fragilité de l’armée impériale. “C’était exaspérant. Je me retrouvais là sans aucun pouvoir, avec des troupes désordonnées dont aucun soldat ne comprenait rien aux bases de la guérilla que nous aurions à mener sous peu”, regrette-t-il dans son livre. Malgré cela, il va incarner un jusqu’au-boutisme incroyable qui lui vaudra de devenir un véritable héros à son retour au pays après avoir accepté de reconnaître la réalité grâce à l’intervention d’un étudiant, Suzuki Norio, parti sur ses traces alors que plusieurs expéditions antérieures avaient échoué. Il était prêt à mourir sur cette île de Lubang. “Rester ici avait même un avantage”, estime-t-il à un moment où il n’est pas sûr de pouvoir rentrer au Japon. “Si je mourais, ce serait en accomplissant mon devoir, et mon esprit serait enchâssé au sanctuaire Yasukuni. Cette perspective me plaisait”. La lecture de cet étonnant témoignage permet de saisir toute la détermination de ce soldat volontairement isolé du reste du monde car il croyait “sincèrement que le Japon ne se rendrait jamais tant qu’un seul Japonais serait encore en vie. Et réciproquement, si un seul Japonais était encore en vie, le Japon ne pouvait pas s’être rendu”.

Ce n’est pas exactement la même réalité que décrit Yamada Sansuke dans Sengo, extraordinaire manga que Casterman vient d’ajouter à son catalogue. L’histoire qui commence au sanctuaire Yasukuni, à Tôkyô, lieu construit à la fin du XIXe siècle pour honorer la mémoire des combattants tombés pour le Japon, met en scène des personnages qui doivent se rendre à l’évidence de la défaite du Japon. Ici pas question de défendre la mère patrie. Comme le dit Kuroda Kadomatsu, l’un des principaux protagonistes de cette histoire, “le Japon a peut-être perdu… Mais moi, je ne m’avoue pas vaincu !”. Il s’agit en effet de décrire une période cruciale dans l’histoire du pays, celle précédant l’incroyable effort de reconstruction qui aboutira à redonner au pays un statut de puissance économique.

Si Kuroda le bon vivant semble déterminé à ne rien lâcher malgré le spectacle édifiant de la capitale réduite à un tas de cendres, son ancien chef Kawashima Toku qu’il retrouve par hasard se montre beaucoup plus réaliste. “La ville n’est plus que l’ombre d’elle-même”, dit-il et malgré un caractère beaucoup plus taciturne que son compagnon d’armes, lui non plus l’affirme : “Je ne compte pas mourir”. Il s’agit d’un nouveau combat, celui qui vise à s’en sortir et à ne pas tomber dans la folie comme certains démobilisés qui n’ont plus rien sinon des images traumatisantes de la guerre et qui finissent par se donner la mort. Il faut dire que le Japon de l’immédiat après-guerre, “sengo” en japonais, n’est guère réjouissant. Entre marché noir et prostitution, seuls les combinards sont en mesure de s’en sortir. Les autres doivent faire preuve d’une véritable soif de vivre pour surmonter toutes les difficultés.