Le Japon de Muriel Jolivet 2/4

Muriel Jolivet au Canal CafÈ

Sont-ils pour autant contents de leur sort ?
M. J. : Si le pays n’affiche que 2,5 % de chômage, c’est bien parce que les travailleurs se contentent de ce qui leur est proposé, plutôt que d’être à la charge de l’Etat… On observera que si 90,3 % des hommes entre 55 et 59 ans travaillent, ceci est le cas de 77,1 % des 60 et 64 ans, de 53 % des 65-69 ans, de 32,5 % des 70-74 ans, et même de 13,3 % des plus de 75 ans . Les plus de 65 ans ne sont plus que 20 % à occuper des emplois dits permanents, 70 % d’entre eux rejoignant la catégorie des “non réguliers” (hiseiki). Après avoir pris sa retraite à 65 ans, un de mes amis s’est vu proposé de continuer à travailler trois ou quatre jours par semaine pour la même entreprise pour un tarif journalier correspondant à la moitié de ce qu’il gagnait auparavant.
Même si nombreux sont ceux qui disent qu’ils ont besoin de continuer à travailler au moins jusqu’à ce qu’ils puissent toucher leur pension (à 65 ans la plupart du temps), nombreux sont ceux qui veulent travailler pour se sentir utiles, quelles que soient les conditions. A la question “jusqu’à quel âge envisagez-vous de travailler ?”, la majorité des seniors interrogés (42 %) répondent “jusqu’à ce que je ne sois plus en mesure de le faire”. 13,5 % “jusque vers 65 ans, 21,9 % “jusque vers 70 ans”, 11,4 % “jusque vers 75 ans” et 4,4 % “jusque vers 80 ans” ! La principale motivation avancée pour la poursuite d’un activité professionnelle reste néanmoins la nécessité économique, réponse de près de 72 % des 60-64 ans et de plus de 60 % des 65-69 ans.

Lorsqu’on évoque le mariage, on pense ensuite à la famille. Cette institution avait déjà commencé sa mue dès les années 1950 comme l’avait montré le cinéaste Ozu Yasujirô. Il semble qu’elle soit aujourd’hui mal en point. Qu’en pensez-vous ?
M. J. : Ozu Yasujirô présentait une vision idéalisée de la bourgeoisie appartenant à la classe qu’on aurait rangée dans la “moyenne supérieure” (chû no ue). On y trouve beaucoup de choses qui volent en éclats comme la solidarité ou la complicité familiale. Son chef-d’œuvre Voyage à Tokyo (Tôkyô monogatari) qui remonte à 1953 révèle l’érosion de la famille et de la piété filiale. Les parents qui viennent rendre visite à leurs enfants les “gênent”, et ceux-ci essayent de s’en débarrasser en les envoyant dans une source chaude à Atami. Cette histoire brise le cœur, car c’est leur belle-fille qui se montre la plus dévouée. Aujourd’hui encore, les parents vont rarement “déranger” leurs enfants, sauf s’ils vivent à l’étranger. Ils préfèrent les accueillir quand ils viennent au Nouvel An ou à la fête des morts. Ils font des efforts pour les ménager en entretenant ce qui reste de sentiments filiaux (oya kôkô). Ce film superbe dans sa sobriété montre que le matérialisme a eu raison des belles traditions de solidarité. Peu à peu, les parents en sont venus à accepter cet état de fait en louant l’activité de leurs enfants. Travailler est devenu synonyme d’oya kôkô et les parents attendent qu’ils s’usent à la tâche pour la bonne cause. Une amie de 80 ans m’a dit qu’elle avait proposé à ses parents de les emmener en voyage pour leur témoigner sa reconnaissance, à quoi sa mère lui avait répondu que le seul moyen de lui témoigner sa piété filiale était de se marier. Ceci n’était pas spécialement dans son programme, mais elle s’est mariée pour lui faire plaisir… Il est aussi frappant d’observer que le sport national qui consistait à harceler sa bru (yome-ijime) a non seulement disparu, mais il s’est complètement transformé, les belles-mères ne tarissant plus d’éloges sur leurs belles-filles…
Dans Saigo no kazoku [La fin de la famille, inédit en français], le romancier Murakami Ryû annonce, en 2001, l’effondrement de la famille nucléaire. Il dresse le portrait d’une famille où le père a été victime d’une restructuration économique, le fils aîné de 21 ans épie ses voisins depuis sa chambre, où il s’est enfermé et devient violent quand son père essaye de l’en sortir. Il montre aussi que sa sœur lycéenne trompe son ennui en se lançant dans des “rendez-vous moyennant compensation” (enjo kôsai), tandis que la mère se console dans les bras d’un homme plus jeune qu’elle. A la fin de l’histoire, le père ouvre un café à la campagne. Alors qu’ils viennent tous lui rendre visite, sa fille lui lance : “On a beau vivre chacun de notre côté (bara bara), on n’en reste pas moins une famille !”. Ce concentré de dysfonctionnements familiaux aborde aussi la violence domestique dont est victime leur voisine…