Société : Changements à tous les étages

Yamada Masahiro enseigne la sociologie à l’université Chûô. / Yamada Masahiro


“Certains étudiants n’ont même pas la possibilité de retourner dans leur famille. Certains d’entre eux n’ont pas d’ordinateur, ils ne peuvent donc suivre des cours en ligne que par le biais de leur smartphone. Une de mes étudiantes m’a dit qu’elle pouvait payer les frais de scolarité parce qu’elle avait économisé suffisamment d’argent, mais que si elle suivait les cours en ligne depuis chez elle, tout le monde verrait où et comment vit sa famille. Elle a une certaine image publique, et elle ne veut pas partager l’environnement dans lequel elle vit. L’implication dans son raisonnement est qu’elle a cultivé un look de classe moyenne – dans sa façon de s’habiller, etc. – et qu’elle a peur de montrer la réalité de son quotidien. Elle a donc fini par emménager chez une amie, et tant qu’elles n’auront pas de cours en même temps, tout ira bien.”
Professeur de sociologie à l’université de Chûô, Yamada Masahiro est l’un des chercheurs les plus influents. Certaines des expressions qu’il a forgées, comme parasaito shinguru [célibataire parasite] et konkatsu [recherche d’un partenaire conjugal], sont entrées dans le vocabulaire général. Il est spécialisé dans les questions familiales et de genre.
Selon lui, l’un des aspects les plus intéressants de la crise sanitaire actuelle est qu’elle a poussé les gens à adopter de nouveaux modes de vie. “Au Japon, comme vous le savez, le télétravail n’est pas vraiment une option car de nombreuses entreprises n’y sont pas habituées”, rappelle-t-il. “Un de mes étudiants m’a dit en plaisantant à moitié que parce que son père continue à aller travailler tous les jours comme d’habitude, sa famille a décidé de prendre ses repas séparément, chacun dans sa propre chambre, de peur qu’ils ne soient tous contaminés.” (rires)
Les Japonais abordent les relations entre les sexes – et le mariage en particulier – d’une manière différente des pratiques occidentales. Un cas typique est le bekkyokon [mariage de banlieue], un arrangement dans lequel un couple marié ne partage pas la même maison. Ils peuvent louer différents appartements dans la même résidence ou vivre dans le même quartier, et se voir quand ils le souhaitent. Un exemple connexe est appelé shûmatsukon (littéralement “mariage de week-end”) parce que les époux ne se rencontrent qu’en fin de semaine, généralement parce que pendant la semaine ils sont occupés et travaillent tardivement. En outre, les travailleurs masculins sont souvent détachés par leur entreprise dans une succursale d’une ville éloignée pendant quelques années. Ils laissent généralement leur famille derrière eux et leur rendent visite pendant le week-end.
Bien que ces pratiques ne soient pas très répandues, elles suggèrent une mentalité où l’intimité n’est pas considérée comme un élément important du mariage. “Au Japon, la communication orale, comme donner et demander des conseils ou encore discuter des sujets familiaux n’est pas considérée comme une priorité”, explique Yamada Masahiro. “L’homme et la femme ont des rôles et des compétences différents à l’intérieur du foyer et font attention à ne pas se marcher sur les pieds. De plus, nous avons maintenant tellement de gadgets électroniques que les gens ont encore moins d’interactions : elle regarde la télévision pendant qu’il joue à des jeux sur l’ordinateur, ou ils sont tous les deux absorbés par leur smartphone. Ceci, bien sûr, est vrai partout dans le monde. C’est pourquoi, quand ils passent tous les deux un long moment ensemble, comme maintenant, la maison devient soudain trop petite. Ensuite, s’ils ont des enfants, le mari peut s’irriter parce que ceux-ci sont bruyants ou ennuyeux. Dans d’autres pays, il semble que les cas de violence domestique aient augmenté en raison du coronavirus. Nous n’avons pas encore assez de données concrètes pour savoir si le Japon suit la même tendance, mais davantage de services en ligne et par téléphone ont été mis en place pour répondre à une demande plus importante”.